Entre résilience et résistance : l’impact de l’islamophobie sur le rapport au soin des femmes musulmanes en France

En dépit du serment d’Hippocrate, force est de constater que le champ médical (incluant l’ensemble des professions se réclamant du soin), n’est pas hermétique au climat raciste actuel, à l’encontre des musulmans. Par ailleurs, plusieurs chercheurs se sont attachés à étudier et décrire ces phénomènes marqués par les idéologies coloniales, depuis le début du XXe siècle. L’un des pionniers est sans conteste, Frantz Fanon, lorsqu’il écrit le « syndrome nord-africain » en 1952. Le syndrome dont il est question dans cet article correspond à un biais raciste des médecins envers leurs patients d’origine nord-africaine, qui minimisent leurs plaintes, les voyant comme des simulateurs, « À l’extrême, le Nord-Africain est un simulateur, un menteur, un tire-au-flanc, un fainéant, un feignant, un voleur. » (Fanon, 1952 : 240).

Ce biais raciste est toujours d’actualité, il s’exprime à travers le « syndrome méditerranéen » et touche particulièrement les personnes originaires du Maghreb et d’Afrique Subsaharienne – toutefois, un glissement l’étend également à d’autres catégories raciales : aux musulmans en général (groupe religieux racialisé) ainsi qu’à toute personne identifiée comme étrangère aux yeux des soignants, en raison de leur accent, leur patronyme etc. (Dergham & Charles, 2020) . Ce terme est employé par les soignants pour qualifier une manifestation excessive de la douleur chez ce type de patients, « il nous fait son syndrome méditerranéen ». Entraînant un manque de considération qui peut provoquer des défauts de prise en charge, voire la mise en danger de la vie du patient. En outre, nous nous souvenons de Naomi Musenga, décédée à seulement 22 ans, quelques heures après avoir appelé le SAMU. Son appel n’avait pas été pris au sérieux et aucun secours ne lui avait été apporté.

« Le syndrome méditerranéen constitue une entité nosographique pseudo-scientifique, justifiant un racisme institutionnel. Il autorise la mise en œuvre de pratiques professionnelles différentielles, fondées sur les représentations racialisées des soignants. » (Ibidem, 2020 : 460).

Dans ce contexte d’exacerbation de l’islamophobie, où les femmes musulmanes sont à la fois victimes de sexisme et de racisme, nous avons souhaité nous pencher sur la question de la santé. Interroger ce que l’on a trop souvent banalisé, à savoir des remarques islamophobes et racistes sortant de la bouche d’un médecin, le manque de considération médicale, l’injonction au dévoilement… S’intéresser à cette relation singulière entre soignant et soigné, qui place l’une des deux parties en situation de fragilité, puisque pour être soigné, il faut ouvrir son intimité. L’impact du racisme est alors démultiplié, il imprègne les mots et les actes d’une personne à qui nous sommes obligés d’accorder toute notre confiance. Comprendre également les stratégies adoptées par les femmes musulmanes afin de se protéger, autant qu’elles le peuvent, de potentielles agressions. Des parcours de soins qui se dessinent entre résilience et résistance. Finalement, nous nous demandons, quel rapport entretiennent les femmes musulmanes au monde de la santé ? 

Clinique des vécus 

Lorsque le contexte ne permet pas d’invoquer les discours sur la laïcité et le républicanisme, le voile devient alors non-hygiénique. 

Quatre  femmes ont pris le temps de nous confier leurs histoires, leurs parcours, nous raconter comment certaines de ces expériences ont pu laisser des traces, être à l’origine de traumatismes. C’est le cas de Aicha, qui a été victime, il y a plusieurs années, d’un syndrome méditerranéen lors d’un scanner pour une sciatique. Le radiologue n’a pas pris en considération sa douleur malgré ses plaintes, et l’a fait souffrir en la manipulant. 

« J’étais partie faire une radio, je n’arrivais plus à bouger, j’étais en chaise roulante et le radiologue m’a installée sur une planche pour la radio.[…] Il m’a mis, doucement, tranquillement, mais au moment où il fallait tourner une plaque ou un truc comme ça, il m’a dit de me mettre dessus, mais je ne pouvais pas, je lui ai dit que je n’y arrivais pas à cause de ma sciatique, je n’arrivais plus à me lever… Il m’a forcé, c’était choquant… J’en parle encore, c’était il y a 15 ans. […] On était tous seuls dans la salle, juste lui et moi, et je criais « je vous dis que j’ai mal ! ». J’étais en pleine souffrance, à cause de lui j’avais très mal. Je regrette de ne pas avoir porté plainte. Il devait penser que je simulais. » Aicha, 41 ans.

La consultation médicale peut aussi devenir l’occasion pour le soignant d’exprimer de façon décomplexée son rejet de l’islam, à travers des remarques ou des comportements qui n’ont aucun fond médical. La femme visiblement musulmane, puisque portant un foulard, devient alors la personnification de l’islam, et donc le réceptacle du rejet de cette religion.  Aicha, nous confie alors une autre de ses expériences, lorsqu’un ophtalmologue profita de leur rencontre pour réaffirmer son opinion vis-à-vis de l’islam, en la confrontant à des caricatures sur sa religion.

« Au moment où j’arrive dans le cabinet, il avait un ordinateur et sur son écran il y avait des dessins, dessinés sûrement par un islamophobe, de femmes en burqa avec des bulles… des dessins comme Charlie Hebdo… et il me l’a vraiment mis en face de moi […] Sa précédente patiente n’était pas voilée et dès qu’il m’a vue, au moment où je suis rentrée, il a mis cette image-là. » Aicha, 41 ans.

L’ophtalmologue conserva ces images tout le long de la consultation. Aicha n’eut d’autre choix que de feindre l’ignorance, de faire comme si elle n’avait rien vu. Selon elle, cet acte avait pour objectif de lui provoquer une réaction, comme si une consultation médicale était le lieu propice à un débat sur l’islam. Ce rejet peut aussi se manifester par le choc qu’expriment certains soignants en voyant une de leurs patientes passer le cap du port du voile. Farah nous a raconté l’impact de ce choix personnel sur la façon dont elle était perçue et traitée par son médecin généraliste et sa gynécologue. La sensation de décevoir un médecin de famille qu’elle connaissait depuis longtemps. 

« J’ai vraiment vécu l’avant-après […] donc je crois qu’ils ont eu vraiment le choc de me voir avant-après, comme s’ils ne s’y attendaient pas, pour mon médecin généraliste c’était limite comme une déception, comme si j’étais prise dans un engrenage… Il n’était pas souriant, il s’est mis à me vouvoyer, alors qu’on s’est toujours tutoyé. Après, comme je le connais bien, depuis des années, j’ai détendu un peu l’atmosphère, je lui dis « pourquoi vous me vouvoyez d’un coup ? », il m’a dit sur le ton de la blague, « bah je ne sais pas comment t’appeler maintenant que t’as rejoint les mormons », je le regarde et je rigole, parce que c’était le seul moyen. Je lui dis « comment ça les mormons » et il m’indique du doigt mon voile, pour me faire comprendre que c’est depuis que je porte le voile. » Farah, 32 ans.

Des comportements de désapprobations qui lui ont même fait craindre d’être l’objet de négligence de la part de sa gynécologue, tant ses récents choix vestimentaires semblaient également l’avoir atteint. 

« Quand elle a vu mon nom et qu’elle m’a vu voilée, elle a été très choquée, ça s’est vu. Et pareil, quand on est rentrée [dans son cabinet], visage froid, visage fermé, j’avais l’impression que j’étais obligée de détendre l’atmosphère sinon on pouvait passer à côté de quelque chose pendant la consultation. » Farah, 32 ans.

Ce rejet de l’islam et particulièrement du voile, peut aller jusqu’à l’injonction au dévoilement pour bénéficier d’un soin, comme en témoigne Aicha, qui s’est vue enjoindre à retirer son voile lors d’une radio, il y a peu de temps. Elle nous explique que cette radio concernait uniquement l’un de ses pieds et qu’il ne lui était demandé de retirer aucun autre vêtement que son voile, sous prétexte de normes d’hygiène de l’hôpital privé où elle s’était rendue. La pratique du dévoilement – on le rappelle – prend ses origines dans le contrôle des corps des femmes indigènes, comme stratégie de domination coloniale (Bouteldja, 2004). L’argument hygiéniste est ici mobilisé pour justifier d’un pouvoir de discipline sur les corps des femmes musulmanes. Lorsque le contexte ne permet pas d’invoquer les discours sur la laïcité et le républicanisme, le voile devient alors non-hygiénique. 

La consultation représente donc le risque pour les femmes musulmanes de subir des violences médicales ou d’être l’objet de négligences. Mais aussi, la possibilité d’être confronté à la mise en débat de leurs choix personnels, ainsi qu’à la critique de l’islam, quand bien même, cela dépasse le cadre médical de cette rencontre. La crainte de revivre de l’islamophobie ou d’en être un jour victime dans ce contexte, fait que la consultation médicale reste une source d’angoisse pour toutes les enquêtées, y compris pour celles qui n’ont pas vécu de mauvaise expérience avec un soignant. Cette crainte est particulièrement présente lorsqu’il s’agit de voir un nouveau praticien, qu’elles ne connaissent pas, dont elles ne peuvent prévoir les réactions. 

© Agnes Lloyd-Platt

Réceptivité des soins et processus d’anticipation des consultations

Les témoignages des enquêtées nous montrent comment les consultations médicales font l’objet d’anticipations de leur part. Dans le cas où elles doivent prendre rendez-vous auprès d’un nouveau praticien, elles préparent cette rencontre en mettant en place des stratégies de sélection du médecin. Elles témoignent, par exemple, apporter un soin particulier à la prise en considération des avis sur Google, mais également des avis de leurs proches.

« Je suis très minutieuse sur le choix du praticien, pour sa qualité de travail […] et aussi le comportement… je scrute les avis minutieusement pour voir s’il n’y a pas de rejet islamophobe [de la part du praticien], car j’en ai rencontré beaucoup. » Aicha, 41 ans 

Une autre stratégie est de privilégier des médecins, qui, étant donné leur race (au sens de groupe social) ou leur religion, ont potentiellement moins de chance d’être raciste, puisqu’ils sont aussi confrontés aux racismes et à l’islamophobie.

« Jamais je n’y vais comme ça, je sélectionne plutôt des personnes racisées, je regarde les avis Google et je demande à ma sœur qui est sage-femme et qui a donc des contacts. Si je le peux, je privilégie des femmes voilées. […] quand je vais choisir mon endocrinologue, je choisirai une femme qui aura déjà eu des patientes voilées. » Yasmine, 19 ans. 

Les difficultés pour accéder à un praticien en qui elles auraient confiance, peuvent aussi mener à des stratégies de contournement, comme Yasmine qui évite les consultations médicales pour son SOPK (syndrome des ovaires polykystiques) quand elle le peut, en préférant mener ses propres recherches et en s’inspirant du savoir expérientiel de personnes qui partagent le même syndrome.  

« Ce n’est pas une maladie très connue, donc je vais plutôt demander à ma sœur les recherches qu’elle a lues, ou je demande à un groupe de filles qui ont un SOPK, savoir ce qu’on leur a dit en consultation… ça me permet d’éviter des consultations. » Yasmine, 19 ans

En plus de l’enjeu de sélectionner le bon médecin, la consultation requiert, selon les témoignages, une préparation mentale afin de répondre à de potentielles attaques de la part du soignant, qui nourrissent les appréhensions des enquêtés. 

«  Par exemple, lorsque je dois changer de dentiste, je me dis toujours est-ce que la dentiste va me faire des commentaires sur mon voile […] même si je n’y ai pas fait face, comme on entend des situations, ce sont des choses qui me font peur. » Sakina, 32 ans 

« [En] rendez-vous […] quand on me fait des reproches, je suis tellement choquée que je n’arrive pas à répondre… du coup je ne réponds pas aujourd’hui je me prépare mentalement à me dire « non, il faut que tu te défendes ». » Aicha, 41 ans  

Ces mécanismes d’anticipation des soins englobent aussi la façon dont ces femmes se présentent aux soignants. La tenue est pensée en amont, Yasmine nous confie par exemple éviter les vêtements trop longs (les voiles longs, les robes longues et les jilbebs). Elle change sa manière de s’habiller pour paraître plus « discrète ». En plus de sa taille, la couleur du voile compte également, les couleurs sombres sont mises de côté, pour les couleurs claires, qui permettraient de s’éloigner des stéréotypes négatifs vis-à-vis du voile. 

« Tu ne vas pas mettre un voile noir, tu vas choisir un voile de couleur un peu plus soft, tu vas mettre un rose poudré pour dire « ne vous inquiétez pas, je ne suis pas terroriste ! » […] » Farah, 32 ans.

On observe également cette distinction entre « bon » et « mauvais » hijab dans la perception des agents de la fonction publique qui travaillent aux guichets de l’immigration. Les voiles noirs sont de « mauvais hijab », les bons sont ceux colorés, avec des motifs, portés par des femmes âgées (Hajjat, 2010). Le contrôle de l’apparence devient nécessaire pour être prise au sérieux, car il permet d’aller à l’encontre des biais islamophobes et racistes. Le voile n’est pas le seul à en faire l’objet, le vocabulaire employé, mais également l’importance du sourire, de la politesse, sont des points qui reviennent dans les témoignages. Farah nous explique, par exemple, faire attention au vocabulaire qu’elle emploie ainsi qu’à la manière dont elle s’habille en consultation, et c’est spécifiquement le cas lorsqu’elle accompagne des proches qui ne parlent pas français, dans leur parcours de soins en psychiatrie. Mais un bon vocabulaire ne suffit pas selon Sakina – elle aussi a pour habitude d’accompagner sa mère, qui ne parle pas français, en consultation médicale – il faut aussi sourire, avoir un « visage ouvert », s’appuyer sur les codes moraux de la politesse et de la gentillesse.  

« De manière naturelle je suis plutôt souriante… Mes amies se moquent, elles me disent que ce qui me sauve, c’est que j’ai un visage qui donne envie d’être gentille ! […] Ma sœur est moins souriante et une fois c’est elle qui l’a accompagnée [notre mère en consultation], et ça s’était mal passé […]. Tout le monde était revenu énervé. Et j’avais dit à ma mère, parce que je sais comment ça se présente, « elle ne sourit pas et elle donne l’impression d’être face à un mur, déjà qu’elle est voilée… » en France, on sait que quand tu portes le voile si en plus tu viens avec un visage fermé, en fonction de qui tu as en face, la personne va te traiter d’une manière différente. Parce que ma sœur, au niveau de son vocabulaire, je ne m’inquiète pas, mais elle ne sourit pas. » Sakina, 32 ans

En plus de la maîtrise de ces codes sociaux, les enquêtées témoignent de l’importance de posséder des connaissances médicales relatives à leurs pathologies (ou à celles de leurs proches) dans leurs rapports aux soignants. Ces connaissances leur servent d’arguments pour prouver la gravité de leurs troubles lorsqu’elle est minimisée par le soignant

« Toi t’arrives et tu es la nièce ou la sœur et ils [les soignants] ont des préjugés. Moi, j’avais un rendez-vous avec le psychiatre [pour l’un de ses proches], c’était à distance. J’étais voilée avec la webcam. Tu vois, j’avais l’impression qu’il fallait que je compense avec un bon vocabulaire, avec le fait que je connaisse tous les termes médicaux, pour lui dire [au psychiatre] « prenez moi au sérieux », parce que sinon il ne me prenait pas au sérieux, tu sais. J’avais besoin de me battre deux fois plus, en leur disant « non mais telle personne a besoin de ce traitement, parce que ça ne fonctionne pas, parce qu’on ne traite pas le même trouble », alors que je ne suis pas du tout médecin ! Je ne suis pas du tout psychiatre ! » Farah, 32 ans.

Finalement, les enquêtées se retrouvent à devoir performer une présentation de soi, qui passe par l’adoption et la maîtrise de codes sociaux et vestimentaires propres, dans le but de « combler », comme elles le disent, les biais racistes et islamophobes que peuvent avoir les soignants à leur égard. La consultation prend alors des airs d’entretien d’embauche, où la femme musulmane doit prouver qu’elle ne simule pas, qu’elle mérite d’être prise au sérieux, en apportant un soin particulier à son apparence. 

« Si on sort de la santé, c’est la même chose que lorsque l’on passe un entretien d’embauche quand on est voilée. » Farah, 32 ans 

Conséquences directes de l’islamophobie sur la santé des femmes musulmanes 

La prise de rendez-vous médicaux n’est donc pas un acte anodin lorsque le parcours de soins d’une personne est teinté de racisme et d’islamophobie. Les angoisses et les violences auxquelles sont exposées les victimes de discriminations peuvent les éloigner de l’accès aux soins en les décourageant de poursuivre leur parcours de soin, de suivre des prescriptions médicales, impactant ainsi directement leur santé (Cadre, 2011).

En plus du découragement causé par des discriminations au sein des relations interpersonnelles (entre soignant et soigné), le cadre légal discriminatoire envers les femmes portant le voile peut aussi être un facteur de l’aggravation de leur état de santé, en les limitant dans leurs pratiques sportives par exemple. Ainsi, malgré le besoin de reprendre la natation – sport qu’elle pratiquait avant de porter le voile – pour se remettre de son accouchement, sur conseil de sa gynécologue, Farah n’a pas pu accéder à des piscines publiques en raison des réglementations en vigueur, qui interdisent l’utilisation de maillots de bains couvrants. Cependant, même dans un cadre où le voile est autorisé, comme les salles de sport, les femmes musulmanes peuvent en être exclues par islamophobie. Ce fut le cas de Aïcha, qui avait l’habitude de fréquenter un club de fitness, dont elle finit par se voir interdire l’accès, conditionné à l’obligation de retirer son hijab, après qu’un groupe de femmes se soit plaint à la direction du nombre d’utilisatrices portant le voile. La violence de ce type de rejet, qu’elle a vécue dans de nombreuses autres situations – au travail, dans les soins, dans d’autres clubs sportifs… – a atteint profondément Aicha, qui nous avoue avec pénibilité quitter la France, car elle ne se sent plus en sécurité, que malgré la douleur que cela représente pour elle de quitter son pays, elle le fait par peur, pour elle et ses enfants. 

« Le stress chronique provoqué par le sentiment d’appartenir à une communauté victime de pratiques racistes et le stress aigu que déclenche chaque discrimination raciale directement perçue par un individu ont tous deux un impact sur la santé ». (Ibidem, 2011 : 47)

Yasmine témoigne également de l’impact des discriminations qu’elle a subies sur sa santé. Elle nous raconte avoir été changée de lycée car elle subissait du harcèlement dans son ancien établissement scolaire, de la part d’un groupe de jeunes filles musulmanes qui avaient intériorisé des concepts sexistes vis-à-vis du voile « ah tu portes le voile, mais tu fais ça… tu es hypocrites… tu n’es pas une vraie voilée. ». À la suite de quoi, elle a vécu une fracture sociale en étant transférée dans un lycée des quartiers sud de Marseille, alors qu’elle était originaire des quartiers nord. Elle est ici confrontée à un autre type de harcèlement, celui de certains de ses professeurs, dont elle est la cible en raison de son voile, mais aussi de ses origines sociales et ethniques. 

« Des profs m’ont sous-noté à cause de mon voile, lorsque j’ai demandé pourquoi j’avais eu un 0 à ma prof, elle m’a répondu « oui mais toi t’es voilé, toi ». Ou encore, « je te vois, tu mets des longues manches », elle n’a pas vu mon voile mais elle supposait que je le portais, parce que j’ai mis des manches longues en été. Toujours la conversation avec cette prof tournait autour de l’islam, de mes vêtements, des Iraniennes… Une autre prof, quand je rentrais en classe, surveillait mes vêtements, même si je ne mettais pas de robe. […] Et, des fois, il y a des lapsus, lorsque j’ai donné une bonne réponse en classe, la prof a dit « ah c’est bien, c’est l’étrangère qui donne la bonne réponse. » […] C’était vraiment le fait que je venais des quartiers nord, je faisais tache, j’étais l’arabe voilée des quartiers nord. […] Où que je sois, je ne serai pas la bienvenue… ». Yasmine, 19 ans. 

Les différents harcèlements qu’elle a subis l’ont plongée dans un stress intense, qui a entraîné des conséquences sur sa santé psychologique, la faisant douter de ses chances de construire un avenir heureux, de réussir une carrière professionnelle. Mais ont aussi certainement eu un impact sur le SOPK dont elle souffre.

« Aujourd’hui j’ai un SOPK, je l’ai toujours eu, il s’est réveillé l’année dernière, je pense que c’est lié à l’accumulation de stress que j’ai eu au lycée, comme s’il y avait eu un relâchement. […] Ça a changé totalement ma santé et la perception de mon corps. » Yasmine, 19 ans.

Les politiques discriminatoires visant en particulier les femmes musulmanes ont un impact direct sur leur santé. La chasse aux sorcières introduite au sein des établissements scolaires par la loi de 2004 sur les signes religieux à l’école, n’a eu de cesse de gonfler, atteignant son paroxysme avec l’interdiction de la abaya. Cette dernière mesure a libéré une vague de harcèlement sur des jeunes filles, qui parce qu’elles sont musulmanes et racisées, doivent se justifier sur leurs tenues, jugées pas assez « Républicaines ». Un acharnement dont il est primordial d’interroger les effets sur la santé mentale et physique des jeunes filles musulmanes de France. 

Quelques mots de fin 

Ces quatre témoignages, durs à certains moments, mettent en lumière une facette de l’islamophobie dont l’on parle peu, celle des violences médicales et des conséquences sur la santé du rejet et des discriminations racistes. Mais il nous permet aussi de prendre conscience que face à cela, les femmes musulmanes ne restent pas passives, qu’elles font preuve d’une forme d’ingéniosité et de résilience pour affronter les stigmates, afin de bénéficier et de faire bénéficier leurs proches des soins nécessaires. 

Écrire cet article permet donc de mettre des mots sur les maux dont souffrent de nombreuses femmes musulmanes. La possibilité de pouvoir parler et lire à propos de discriminations que l’on subit et que l’on normalise, soulage. Car il faut le rappeler, non, ce n’est pas normal d’être angoissée à l’idée de voir un nouveau médecin. 

En guise de conclusion, je souhaite vous laisser avec les derniers mots de Frantz Fanon quand il écrit le « Syndrome nord-Africain » :

« Votre solution, monsieur ? 

Ne me poussez pas à bout. Ne m’obligez pas à vous dire ce que vous devriez savoir, monsieur. 

Si TU ne réclames pas l’homme qui est en face de toi, comment veux-tu que je suppose que tu réclames l’homme qui est en toi ? 

Si TU ne veux pas l’homme qui est en face de toi, comment croirai-je à l’homme qui est peut-être en toi ? 

Si TU n’exiges pas l’homme, si TU ne sacrifies pas l’homme qui est en toi pour que l’homme qui est sur cette terre soit plus qu’un corps, plus qu’un Mohammed, par quel tour de passe-passe faudra-t-il que j’acquière la certitude que, toi aussi, tu es digne de mon amour ? »

Bibliographie 

  • Bouteldja, Houria (2004). « De la cérémonie du dévoilement à Alger (1958) à Ni Putes Ni Soumises : l’instrumentalisation coloniale et néo-coloniale de la cause des femmes ». TouTEs égaux, décembre.
  • Carde, Estelle. « De l’origine à la santé, quand l’ethnique et la race croisent la classe ». Revue européenne des migrations internationales, 2011/3 Vol. 27, 2011. p.31-55.
  • Dergham, M. et Charles, R. (2020). Le « syndrome méditerranéen » : une stigmatisation par catégorisation des conduites de maladies. Médecine, Vol. 16(10), 460-464.
  • Fanon, Frantz. “Le « syndrome Nord-Africain ”.” Esprit (1940-), no. 187 (2), 1952, pp. 237–48.
  • Hajjat, Abdellali. « Port du hijab et “défaut d’assimilation”. Étude d’un cas problématique pour l’acquisition de la nationalité française ». Sociologie, 2010/4 Vol. 1, 2010. p.439-455.
  • Meer, Nasar. « L’islamophobie, un racisme à l’égard des Musulmans européens ». Hommes & Migrations, 2019/1 n° 1324, 2019. p.11-16.‬‬

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