Une ségrégation qui ne dit pas son nom : L’islamophobie n’est pas une diversion

Une stratégie politique déguisée en polémique

En France, il est devenu impossible de s’informer sans être confronté·e à une nouvelle loi, déclaration ou réforme islamophobe. Chaque nouvelle restriction visant les femmes portant un foulard – qu’il s’agisse de l’accès à l’école, au travail ou au sport – est souvent accompagnée de remarques insinuant que ces décisions ne sont qu’une diversion du gouvernement Macron.

On entend régulièrement que ces « polémiques » serviraient à détourner l’attention des citoyen·ne·s des réformes économiques ou sociales, adoptées discrètement en parallèle. Pourtant, réduire la vie, les droits et la liberté des femmes musulmanes à une simple stratégie politique revient à minimiser une réalité bien plus grave : l’islamophobie d’État est une politique assumée qui s’inscrit dans une dynamique de fascisation de la société.

Les débats récurrents sur le voile ne sont pas anodins. Ils s’inscrivent dans une continuité historique des politiques coloniales françaises, visant à contrôler les populations musulmanes et à restreindre leur liberté de culte. Il est temps que les Français·es, et particulièrement la gauche, prennent conscience de l’urgence de la situation.

Lorsque des ministres menacent de démissionner pour s’opposer à la présence de femmes voilées dans le sport, ou que des figures politiques comme Bruno Retailleau prônent l’interdiction du voile à l’université, il ne s’agit pas d’un simple débat. C’est l’ouverture progressive de la fenêtre d’Overton vers des restrictions de plus en plus radicales visant les musulman·es.

Une exclusion systémique des musulman·es

Interdire aux femmes qui choisissent de porter un foulard d’accéder à l’université sous prétexte de la laïcité, c’est nier leur droit fondamental à l’éducation. Fermer des établissements privés musulmans, c’est empêcher une population discriminée de s’instruire dans un environnement où elle se sent en sécurité.

Chaque jour, l’État français renforce l’idée qu’être visiblement musulman est une transgression de la laïcité.

Chaque jour, l’État français renforce l’idée qu’être visiblement musulman – par son voile, sa barbe ou son abaya – est une transgression de la laïcité, un principe pourtant détourné pour légitimer cette exclusion.

Depuis des décennies, la société française a normalisé la discrimination, l’humiliation et la stigmatisation des musulman·es. Lorsqu’on la compare avec d’autres pays européens, la France apparaît comme une exception dans l’ampleur de sa politique islamophobe. Progressivement, on assiste à une véritable ségrégation de l’espace public, où la présence des musulman·es est remise en question. Le silence complice de la population ne fait qu’encourager l’adoption de nouvelles lois et décrets restreignant leurs libertés.

Il est temps de s’alarmer sur l’état des droits fondamentaux en France et de reconnaître que le gouvernement ne fait pas diversion. Il suit un objectif clair : l’effacement progressif de l’islam du paysage public français. Cette politique ne relève ni d’une simple obsession ni d’un faux débat, mais bien d’une stratégie bien pensée visant à exclure les musulman·es de certaines sphères de la société.

Face à l’absence de soutien politique et associatif, les musulman·es en France tentent d’organiser leur propre défense contre le déferlement islamophobe qui les vise. Pourtant, toute tentative de revendication de leurs droits ou de création d’espaces communautaires est violemment réprimée par l’État. Les mosquées sont fermées sous prétexte de « troubles à l’ordre public », leurs imams et présidents expulsés, parfois sans preuve tangible, tandis que les associations luttant contre l’islamophobie sont dissoutes (comme le CCIF en 2020). Ces derniers mois, plusieurs musulman·es ont subi des perquisitions brutales à leur domicile, souvent justifiées par des soupçons infondés liés à leur engagement associatif ou militant. L’acharnement contre les écoles et établissements privés musulman·es, comme la fermeture du groupe scolaire Al-Kindi en 2024 ou le gel des avoirs de la maison d’édition islamique Sarrazin, rappelle le démantèlement systématique des structures économiques et culturelles musulmanes, visant à limiter leur influence et leur indépendance.

Une impunité totale pour les discours islamophobes et racistes

Pendant que l’État traque et réprime toute organisation musulmane, il laisse proliférer et prospérer des figures ouvertement racistes et islamophobes, leur offrant une plateforme médiatique et politique sans précédent. CNews, BFM TV, Valeurs Actuelles, Marianne, Le Figaro et d’autres médias d’extrême droite ont fait de l’islamophobie un axe central de leur ligne éditoriale, multipliant les diffamations et les discours haineux visant les musulman·es. Pendant que des appels à la haine raciale sont banalisés sur les plateaux télévisés, chaque prise de parole d’une personnalité musulmane est disséquée, scrutée, et utilisée comme preuve d’une prétendue « menace » contre la République.

En parallèle, les groupes fascistes et identitaires prospèrent en toute impunité. Pendant que des collectifs musulman·es sont interdits, des organisations d’extrême droite violentes comme Génération Identitaire (dissoute mais toujours active sous d’autres formes), Reconquête!, ou encore des groupuscules néonazis continuent d’organiser des actions et des manifestations sans être inquiétés. 

Aujourd’hui en France, un homme musulman assassiné, écrasé par un néo-nazi, passe sous silence médiatique et la justice refuse de reconnaître le caractère raciste de l’attaque. Pendant ce temps, un musulman portant un bonnet et une barbe devient le centre de toutes les polémiques et se voit interdit de télévision, son apparence étant jugée « islamiste ».

Plus qu’une justice à deux vitesses, c’est un système qui hiérarchise les vies.

Plus qu’une justice à deux vitesses, c’est un système qui hiérarchise les vies. L’Etat ne s’intéresse à notre existence qu’à travers le contrôle de nos corps et à l’effacement de notre identité. 

UN ÉTAT COMPLICE DU FASCISME

Lors de la manifestation féministe du 8 mars 2024, cette complicité a été flagrante. Deux organisations d’extrême droite ouvertement islamophobes et racistes, Nemesis et Nous Vivrons, ont été escortées par la police et félicitées publiquement par plusieurs députés et ministres, alors qu’elles diffusent des discours hostiles aux femmes musulmanes et aux féministes antiracistes. Pendant ce temps, les militantes féministes intersectionnelles présentes dans la manifestation ont été violemment réprimées, certaines rouées de coups et humiliées pour avoir osé qualifier ces groupes de « fachos ».

Cette scène résume l’inversion totale des valeurs en France aujourd’hui : pendant que l’État réprime celles et ceux qui dénoncent les discriminations, il protège et encourage les forces réactionnaires et racistes. La persécution des musulman·es en France n’est plus seulement une question de discriminations structurelles, elle prend une tournure répressive, politique et systémique, où toute tentative de résistance est criminalisée et où l’État agit en bras armé du fascisme contemporain.

En marche vers l’apartheid ? 

Cette stratégie d’islamophobie d’Etat n’est malheureusement pas inédite, nombreuses sont les minorités ethniques et religieuses qui à travers l’histoire, en France et ailleurs ont été contraintes de subir un long processus discriminatoire, les excluant progressivement du reste de la société. 

Ce processus rappelle celui que des communautés ont enduré sous des régimes d’apartheid ou de ségrégation raciale. En Afrique du Sud, les Noir·es étaient contraint·es à vivre dans des zones spécifiques, à utiliser des infrastructures séparées et à subir une violence institutionnalisée qui les réduisait à une condition inférieure. Aux États-Unis, les Afro-Américain·es ont été privé·es de leurs droits civiques pendant des décennies, forcés à vivre sous les lois Jim Crow, avec des écoles, des lieux publics et des transports en commun séparés.

De manière similaire, en France, les musulman·es subissent un traitement de plus en plus exclusif et stigmatisant, d’abord symboliquement, puis par des lois concrètes et restrictives. La fermeture de mosquées, la dissolution d’associations musulmanes et les interdictions de port de signes religieux montrent l’émergence d’une séparation imposée, non plus par des barbelés ou des zones géographiques, mais par des législations discriminantes. Comme les Noirs et les Juifs qui étaient marginalisés par des politiques d’apartheid, les musulman·es se voient réduits à une sous-catégorie de citoyens, où leur appartenance religieuse et culturelle est perçue comme un obstacle à leur pleine intégration.

Cette évolution politique, qui exclut progressivement les musulman·es de la sphère publique, risque de conduire à une forme moderne d’apartheid, où la société leur refuse une place égalitaire. La rhétorique d’une “lutte contre le séparatisme” ressemble fortement aux justifications utilisées dans le passé pour imposer la ségrégation raciale. 

L’usage du terme apartheid pour mettre en lumière l’état de discrmination des musulman·es en France aujourd’hui peut paraître choquant, mais face à la banalisation de l’islamphobie d’Etat, il est urgent de s’alarmer et d’agir. 

Il est nécessaire de conscientiser la gravtié de la situation et de refuser la continuité de cette ségrégation qui ne cesse de s’accélérer et atteindre tous les pans de la société. 

Lorsque Jordan Bardella évoque sur un plateau télé que « l’objectif à terme est d’interdire le voile dans la rue », sans réaction de la part de la classe politique, c’est une dangereuse acceptation de cette idéologie qui peut un jour devenir une législation. 

Ce processus de marginalisation systématique ne fait que se renforcer, creusant un fossé entre les musulman·es et la société, les privant de leurs droits fondamentaux sous le prétexte d’une laïcité instrumentalisée; et cette réalité est loin d’être une diversion. 

Laisser un commentaire