Aujourd’hui, la France célèbre les 81 ans de la légalisation du droit de vote des femmes. Une date marquante de l’histoire de la lutte féministe, concrétisée par l’ordonnance du 21 avril 1944 signée… en Algérie (alors considérée comme un territoire français). Ironie du sort, les femmes algériennes n’obtiendront ce même droit qu’en 1958, soit quatorze ans plus tard. Cette ségrégation juridique ne s’arrête pas là : elle concerne l’ensemble des femmes issues des colonies françaises. En Kanaky, par exemple, les femmes françaises blanches ont pu voter dès 1946, tandis que les femmes Kanaks ont dû attendre 1957. Cette hiérarchie d’accès aux droits révèle une dimension coloniale profondément enracinée dans l’histoire du féminisme français.
Chaque année, les associations et collectifs féministes commémorent le 21 avril comme une avancée majeure pour les droits des femmes. Pourtant, cette date est aussi le rappel glaçant d’un féminisme qui n’a pas toujours été universel, mais profondément sélectif. L’histoire du droit des femmes en France est intimement liée à son passé colonial, un passé encore largement nié dans le récit national. La reconnaissance tardive des femmes racisées dans les luttes féministes illustre ce refus d’assumer pleinement les implications du colonialisme sur les droits civiques.

Libérer les femmes non-blanches ?
Les femmes non-blanches ont historiquement été marginalisées dans les luttes féministes dominantes. Hier comme aujourd’hui, elles sont souvent reléguées au bas de la hiérarchie sociale, cumulant les oppressions liées à leur genre et à leur origine. Ce double fardeau les rend particulièrement vulnérables, tout en invisibilisant leur combat dans les sphères médiatiques et militantes. Le féminisme français peine encore à intégrer les revendications spécifiques des femmes racisées, qu’il s’agisse du droit à l’éducation, au travail, ou à la représentation politique.
L’un des exemples les plus éloquents de cette exclusion demeure le traitement réservé aux femmes musulmanes, notamment en ce qui concerne le port du voile. La dimension féministe de ce choix est systématiquement niée dans les débats publics. Comment peut-on prétendre défendre la liberté des femmes tout en leur interdisant l’accès à certains lieux, à certains métiers ou à certaines activités en raison de leur tenue ? Les discours paternalistes d’hommes politiques, prétendant œuvrer pour leur « émancipation », illustrent une hypocrisie manifeste : ils dictent aux femmes ce qu’elles doivent porter, au nom de leur propre libération supposée. Cette injonction à la liberté par la contrainte reproduit les mécanismes de domination patriarcale qu’elle prétend combattre.
contrôler le corps des femmes
La récente constitutionnalisation du droit à l’avortement en France a été célébrée comme une victoire historique pour les droits des femmes. Pourtant, cette avancée coexiste avec des politiques qui interdisent l’accès à l’école à des adolescentes portant une robe jugée « trop longue » ou un bandana « trop large ». Ce paradoxe souligne une continuité dans le contrôle du corps des femmes : qu’il s’agisse de leur droit à la reproduction ou à choisir leur apparence, l’État et les institutions gardent un droit de regard sur leurs choix intimes.
Il n’y a, en réalité, aucune différence de fond entre le contrôle de la liberté reproductive et le contrôle vestimentaire. Dans les deux cas, il s’agit d’un pouvoir exercé sur le corps des femmes. Pourtant, les associations féministes dominantes restent silencieuses sur la question du droit des femmes musulmanes à s’habiller comme elles le souhaitent. Ce silence est assourdissant, et trahit un manque de solidarité qui affaiblit l’universalité du combat féministe.
pour un féminisme antiraciste et intersectionnel
Lorsqu’il s’agit — à juste titre — de soutenir les femmes iraniennes dans leur lutte pour retirer le voile, le féminisme occidental se mobilise massivement : manifestations, tribunes, soutiens politiques. Mais quand des femmes françaises revendiquent le droit de garder leur voile et de vivre pleinement dans la société sans exclusion, ce même féminisme se montre beaucoup plus discret, voire complice des politiques d’exclusion. Ce qui est dénoncé comme oppression en Iran devient en France une prétendue libération imposée. Ce double standard révèle une hypocrisie profonde : le droit des femmes à disposer de leur corps et à faire leurs propres choix n’est défendu que lorsqu’il s’aligne avec l’agenda occidental.
Tant que le féminisme ne se penchera pas sérieusement sur ses angles morts coloniaux et raciaux, il restera incomplet et excluant.
Ainsi, dans les deux cas, ce n’est pas véritablement la liberté des femmes qui est au cœur du débat, mais plutôt un contrôle politique, social et patriarcal sur leur corps, maquillé sous des justifications différentes. Tant que le féminisme ne se penchera pas sérieusement sur ses angles morts coloniaux et raciaux, il restera incomplet et excluant. Défendre les droits des femmes, c’est aussi reconnaître la pluralité de leurs vécus, de leurs luttes, et la légitimité de toutes leurs voix, même — et surtout — lorsqu’elles ne rentrent pas dans les cadres occidentaux dominants.
