Un rappel des faits, dur mais essentiel
Le 25 avril 2025 marquera une date sombre dans l’histoire contemporaine des musulmans en France. Ce jour-là, un seuil inacceptable de violence a été franchi. Aboubakar Cissé, jeune homme de 22 ans, fidèle de la mosquée de La Grand-Combe, a été victime d’un attentat islamophobe d’une brutalité inouïe.
Son assassin, Olivier H., s’est introduit dans la mosquée sous prétexte de vouloir apprendre à prier. Une fois à l’intérieur, profitant du recueillement d’Aboubakar en pleine prosternation, il l’a poignardé à 57 reprises. Pendant l’agression, il a proféré des propos blasphématoires à l’encontre de Dieu et affirmé vouloir récidiver. L’horreur a été filmée et diffusée par l’agresseur lui-même sur les réseaux sociaux. Et pourtant, les premières réactions médiatiques ont hésité, voire refusé, à reconnaître la nature islamophobe de cet attentat.
La première lecture médiatico-politique a été celle d’un supposé « règlement de comptes », insinuant un lien personnel entre l’agresseur et sa victime. Ce réflexe systématique de suspicion, lorsqu’il s’agit d’un homme noir et musulman, illustre une mécanique bien huilée de criminalisation des victimes racisées. On questionne leur passé avant même de reconnaître leur humanité. Une fois l’absence de tout lien établie, on aurait pu s’attendre à un sursaut collectif, à défaut d’indignation sincère. Il n’en fut rien.
Un traitement politique déshumanisant
Le ministre de l’Intérieur, Bruno Retailleau, a mis près de deux jours à se rendre sur place. Priorisant ses réunions publiques en vue des primaires des Républicains, mais n’a pas eu du mal à modifier tout son agenda il y a dix jours, lors d’une attaque au couteau dans un lycée.
Lorsqu’il fut confronté à son inaction sur BFMTV, il lâcha une phrase glaçante : « C’est toujours trop tard, il est mort. » Une déclaration d’une froideur indécente, aggravée par le refus obstiné de nommer la victime autrement que par le terme « individu », niant jusqu’à son prénom, jusqu’à son humanité.
Aboubakar Cissé n’était pas un simple « individu ». Il était un jeune homme, un frère, un croyant, un membre actif de sa communauté. Il a été assassiné pour sa foi, dans un pays où les discours politiques et médiatiques ont progressivement normalisé l’exclusion, la suspicion et la haine à l’égard des musulmans.
En se rendant enfin à La Grand-Combe, Retailleau choisit de rencontrer uniquement le procureur de la République, refusant de se rendre à la mosquée, là même où la douleur et le recueillement des fidèles réclamaient sa présence, pourtant située à seulement 15 km du tribunal judiciaire. Ce refus de parcourir quelques kilomètres pour exprimer ses condoléances en dit long. Ce silence, ces absences, ces demi-mots traduisent l’abandon systématique de toute une frange de la population.
Pire encore, lorsqu’il fut interpellé sur le fait qu’il n’avait pas contacté la famille, Retailleau répondit que « la situation irrégulière » d’Aboubakar compliquait les démarches. Une justification indéfendable, d’autant que des associations et collectifs antiracistes ont rapidement identifié, contacté et soutenu ses proches. En réalité, ce crime ne semble tout simplement pas constituer une priorité pour un ministre qui, rappelons-le, est aussi chargé des cultes. Par ces agissements, Bruno Retailleau renforce le fossé que creuse l’Etat entre la France et la population musulmane.
Mais le ministre de l’intérieur est loin d’être le seul à avoir eu une réaction symptomatique de l’islamophobie d’Etat, en effet, la maire de la Grande Combe, commune où à eu lieu le terrible massacre, a fait preuve d’un manque de considération sans précédent à ses habitants.
Une maire absente face à une ville endeuillée
Laurence Baldit, maire communiste de La Grand-Combe, n’a pas participé à la marche blanche organisée en mémoire d’Aboubakar. Interrogée par StreetPress, elle tenta une justification déconcertante :
« Selon une très chère amie musulmane, j’ai été la seule à respecter les règles de la religion musulmane. On ne parle pas pendant trois jours après la mort. Je ne le savais pas mais ça tombait bien. »
Le cynisme de cette réponse, face à une tragédie, illustre l’indifférence politique profonde à l’égard de la douleur des musulmans.
Madame Baldit n’en est pas à sa première position hostile. Elle s’est illustrée en interdisant la vente de viande halal lors d’un festival organisé par le centre social en 2024, ou encore en excluant les femmes voilées – y compris les accompagnatrices – des piscines municipales. Sa prétendue défense de la laïcité masque difficilement un refus assumé de considérer les musulmans comme des citoyens à part entière. Sa réaction face à l’assassinat d’Aboubakar Cissé incarne parfaitement cette instrumentalisation de la laïcité devenu un outil de stigmatisation.
L’éternel deux poids, deux mesures
Au niveau local comme national, aucun responsable politique n’a été à la hauteur de la mémoire de la perte d’un concitoyen. En effet, la présidente de l’Assemblée nationale, Yaël Braun-Pivet, a d’abord refusé d’organiser une minute de silence. Après avoir cédé sous la pression, celle-ci fut boycottée par les députés de droite et d’extrême droite.
Au Sénat ce refus fût catégorique de la part de Gérard Larcher, au motif que « seules les victimes d’attentats terroristes ou les sénateurs décédés » y auraient droit. Pourtant, lors du meurtre de la jeune Lola – tragique mais sans caractère terroriste – une minute de silence avait bien été observée.
Quand les victimes sont musulmanes, leur mort ne suscite pas la même compassion, ni la même mobilisation.
Ce deux poids, deux mesures est révélateur. Quand les victimes sont musulmanes, leur mort ne suscite pas la même compassion, ni la même mobilisation. Pire, ceux qui osent dénoncer cette violence sont accusés de récupération politique, de communautarisme, voire de collusion idéologique avec l’ennemi intérieur fantasmé.
Une réaction orchestrée par une droite et une extrême droite, tant politique que médiatique, qui ont fait de la diabolisation des musulmans, des étrangers et des personnes racisées leur fond de commerce. À chaque tragédie, comme celles de Thomas, Lola, Philippine, Claire, et tant d’autres, immédiatement érigées en symboles du « francocide » ou d’une prétendue guerre civile, on assiste à une récupération politique brutale.
Ces événements servent de prétexte à des groupuscules néonazis pour défiler dans les rues de France, hurlant des slogans tels que « Islam hors d’Europe » ou « Immigrés dehors ».
Dans les médias détenus par Bolloré, un hommage ou une marche contre l’islamophobie est discrédité. Les corps musulmans, lorsqu’ils sont meurtris, ne peuvent être pleurés sans être suspectés ou idéologiquement orientés.
Au Sénat, à l’Assemblée nationale, comme sur les plateaux de télévision, notre souffrance est niée, perçue comme une stratégie, une manipulation. La simple dénonciation d’un acte islamophobe est immédiatement assimilée à de l’islamisme. Parler d’islamophobie devient alors un acte subversif, suspecté de nourrir un agenda politique. Ainsi, nos morts ne valent que dans le silence — et nos voix, lorsqu’elles s’élèvent, sont délégitimées.
Islamophobie, le mot interdit
Depuis une semaine, le terme « acte anti-musulman », voire « anti-islamiste » est préféré à « islamophobie ». Ce glissement sémantique est loin d’être anodin : il vise à délégitimer la parole musulmane, à invisibiliser les causes systémiques de la haine, à refuser à une population le droit de nommer l’oppression qu’elle subit.
Il est nécessaire de comprendre l’origine du terme “islamophobie” qui apparaît dès 1910 dans les écrits d’administrateurs ethnologues coloniaux français comme Maurice Delafosse, Alain Quellien ou Paul Marty. Ces derniers ont dénoncé l’hostilité de certains cadres coloniaux à l’égard des musulmans d’Afrique de l’Ouest ce qui pourrait porter préjudice à l’Empire français.
Pourtant on continue à entendre une falsification historique visant à délégitimer l’usage même du mot, Manuel Valls et Bruno Retailleau cette semaine affirment sans hésitation qu’utiliser ce terme c’est créditer les islamistes. Pour eux, cette notion a été amenée en France par le discours islamistes des Frères Musulmans et des mollahs d’Iran, deux structuration politique qui ont vu le jour plusieurs années après les écrits des ethnologues français.
Dans les médias, sur les plateaux, dans les éditos, certains intellectuels vont jusqu’à revendiquer leur « droit à l’islamophobie » comme un acte de bravoure. La défense de l’avocat du meurtrier, mise en avant publiquement par des figures médiatiques comme Caroline Fourest, nie le caractère raciste du crime. Pendant ce temps, des éditorialistes tels que Christophe Barbier osent distinguer islamophobie et haine des musulmans, tout en qualifiant la judéophobie d’antisémitisme — illustrant leur incohérence manifeste et leur acharnement obsessionnel.
On débat du terme « islamophobie » pendant que des vies sont prises, comme si nommer la haine était plus grave que la haine elle-même.
Cette incohérence alimente leur obsession : présenter l’islam et ses fidèles comme une menace permanente à leur prétendue liberté de penser et d’agir. Pourtant, l’islamophobie est si ancrée et banalisée qu’au lieu de s’indigner face à un meurtre, on préfère s’attarder sur la prétendue dangerosité d’un mot. On débat du terme « islamophobie » pendant que des vies sont prises, comme si nommer la haine était plus grave que la haine elle-même.
Nier l’islamophobie, c’est nier la mort d’Aboubakar
Qualifier l’assassinat d’Aboubakar de simple « acte isolé » revient à occulter les responsabilités collectives et structurelles. C’est nier que des milliers de musulmans vivent chaque jour sous le poids de la suspicion, de l’humiliation et du rejet. L’assassin n’a pas agi dans un vide idéologique : il a été nourri par des discours politiques, par une impunité médiatique, et par une société qui accepte, tolère, voire justifie la haine des musulmans.
Même la fuite de l’agresseur jusqu’en Italie, faute de mise sous mandat d’arrêt immédiat, est symptomatique. On refuse de qualifier cet acte de terroriste, comme on refuse de voir que ce meurtre est le fruit d’un système.
De la droite extrême à une certaine gauche, trop nombreux sont ceux qui ont contribué à ce climat. Des dissolutions d’associations musulmanes aux lois dites « contre le séparatisme », en passant par les débats infinis sur le voile, tout concourt à une criminalisation des musulmans.
Dans cette France-là, le musulman acceptable est celui qui s’efface.
Aboubakar Cissé est mort parce qu’il était visible, parce qu’il priait. Refuser de nommer l’islamophobie, c’est nier sa mort. Et tant que cette haine ne sera pas nommée, dénoncée, combattue comme telle, la France restera complice.
