Des corps racisés (in)visibles quand ça arrange

Il y’a ces lieux où on cherche des yeux les personnes racisées. Arabes, noir.e.s, asiatiques, femmes portant un foulard… il y’a des corps qu’on ne voit pas ou alors qu’on remarque par leur présence inopinée.


Dans l’institution où j’étudie — à laquelle on a collé ce nom distinctif de “Grande École” — je n’ai croisé que très peu de personnes dites racisées. Parmi les élèves, les profs, ou le personnel je les ai cherchées presque en vain du regard. Moins d’une dizaine sur des promos de presque deux cents élèves. C’est en arrivant tôt le matin ou tard le soir que je les ai alors systématiquement vus. Cette femme de ménage qui portait un voile et nettoyait les toilettes pour les étudiants et l’administration avant le début de nos journées. Ou ce vigile d’origine arabe qui veillait jusqu’à ce que le dernier élève ait quitté l’établissement.

On pourrait qualifier cette réalité de violence symbolique, ou du moins, pourrait-on la ressentir ainsi. Comme un inlassable rappel de la place reléguée aux personnes racisées.

Car rappelons-le, être racisé n’a rien à voir avec l‘épiderme. Ce concept théorisé par la sociologue Colette Guillaumin en 1972 et repris dans un article du Monde désigne :

un individu susceptible d’être assigné à un groupe minoritaire, et d’être victime de discriminations : dans ce contexte, la « race » n’est pas considérée comme biologique, mais elle est une construction sociale qui sert à exclure certaines catégories qui subissent le racisme.

Le Monde

Alors, pour que leur présence soit moins exceptionnelle on tente de couper les inégalités — en instaurant par exemple des quotas de boursiers — sans jamais arracher ces injustices à la racine, les laissant donc repousser inlassablement.


Cette absence des corps racisés imprègnent pourtant des pans entiers de notre société.

On les aborde tout d’abord peu à l’école.

Les manuels scolaires se complaisent à raconter les soldats français partant au combat “la fleur au fusil” lors de la Première Guerre Mondiale sans mentionner les 200 000 tirailleurs sénégalais mobilisés. Jamais indemnisés ou alors par une pension plus faible que les autres anciens combattants, leurs noms sont ignorés. À la fin du lycée on aborde mai 68 et le Mouvement de Libération des femmes. Pourtant, dans les années 70, alors que les femmes se battent en Métropole pour légaliser l’avortement, la France l’encourage dans les départements d’Outre-Mer. Des milliers d’avortements et stérilisations sont pratiqués sur le corps des femmes racisées à la Réunion avec la complicité de l’Etat français dans une logique postcoloniale de contrôle de natalité (voir Le ventre des femmes, Françoise Vergès). Jamais je n’avais eu écho de ces atrocités commises à la Réunion, département français depuis 1946.

On les voit ensuite peu dans certains corps de métier.

Dans les couloirs des rédactions, sur les écrans de nos télés, ces corps racisés sont encore invisibles. Dans un article édifiant du média Slate (Où sont les journalistes racisés dans les rédactions ? par Donia Ismaille coprésident de l’Association des Journalistes Antiracistes et Racisé.e.s (l’AJAR, qui compte plus de 200 adhérent.e.s) expliquait que 50% de ces membres sont en freelance :

Le système peut très bien s’accommoder de la présence de racisé·e·s dans l’open space en restant raciste

C’est là que tu retrouves les Arabes et les Noirs; ou en contrat court, en stage non rémunéré, dans les services les moins considérés par la hiérarchie, les moins régaliens (…) Le système peut très bien s’accommoder de la présence de racisés dans l’open space en restant raciste : il suffit seulement de s’organiser pour qu’ils restent en bas de l’échelle

Arno Soheil Pedram, co-président de l’AJAR


Arrangement opportun d’invisibiliser ces corps racisés, de les confiner loin des centres de décision, ou alors en leur sein pour les nettoyer et assurer leur surveillance. Il arrive pourtant parfois que ces corps racisés redeviennent visibles. Alors scrutés à la loupe par l’oeil aguerri du racisme, leur barbe devient symbole de salafisme, leur bonnet de l’islamisme. Quand Merwane Benlazar, jeune humoriste, débarque à la table de Babeth, on le remarque. Ça dénote. Alors très vite on veut ne jamais revoir sa présence, on plaide pour qu’il n’apparaisse plus sur les écrans de nos télévisions en ressortant d’anciens tweets écrits quand il était encore mineur. Pourtant quelques semaines plus tôt ce même plateau recevait Arthur, animateur TV dont de nombreux extraits de sexisme en direct avaient été mis en ligne par le média féministe luxembourgeois «L’Effrontée». Pas une polémique.

Il y’a aussi celles qu’on invisibilise de force. Ces femmes qu’on appelle femme voilée comme si ce voile les définissait. Absentes des débats qui les concernent, considérées très largement comme oppressées et soumises, on les empêche pourtant d’être visible quand elles le sont enfin. Paradoxe systématique en France : les femmes qui portent un voile et l’affirment dans l’espace public posent problème. Alors même qu’on leur reproche d’être invisibles, cachées derrière un voile, quand on les voit ou qu’elles travaillent ou font du sport leur présence dérange. Alors des lois sont adoptées pour les bannir des compétions sportives ou les interdire de piscine (voir proposition de loi adoptée au sénat, 18/02/2025). L’expression «plafond de verre» désigne le fait que les femmes peuvent progresser dans la hiérarchie de l’entreprise mais seulement jusqu’à un certain niveau. Peut-être pourrait-on qualifier de «porte de fer» l’horizon offert aux femmes qui ont fait le choix de porter un foulard en France. Ne pas pouvoir faire un stage dans une mairie pour les études car les signes ostentatoires y sont prohibés. Réfléchir à ses choix de master en fonction de ceux qui permettront de le garder. Abandonner le rêve d’être professeure des écoles car il faudra l’enlever. Faire du sport mais pas jusqu’aux Jeux Olympiques car impossible de le porter. Une question demeure : par qui sont elles réellement oppressées ?


Ce plaidoyer pour la visibilité de ces corps racisés s’inscrit dans l’optique de faire corps avec la société. Comment appartenir sinon ? C’est quand on a enfin le sentiment que sa présence est normale et normalisée, qu’elle n’heurte pas ni ne bouscule, qu’alors ce sentiment d’être autre se dissipe.

On ne pense plus à comment les autres nous perçoivent mais simplement au fait d’être  et non pas d’être à part.

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