En 2024, la France s’est illustrée sur la scène internationale par son islamophobie en étant le seul pays à interdire aux athlètes féminines de porter un couvre chef lors des jeux olympiques de Paris.
Dans un contexte où le sport est trop souvent présenté comme un espace neutre, l’exposition Jeux pour toutes vient bousculer les évidences et redonner voix – et image – à celles qu’on préfère invisibiliser. Porté par une équipe 100 % féminine, dont une majorité arbore un foulard, ce projet mêle photographie, vidéo et direction artistique affirmée pour répondre, avec puissance et poésie, à l’exclusion des femmes musulmanes dans les terrains sportifs français. L’exposition aura lieu les 14 et 15 juin 2025 à la galerie Kosson, à Paris.
À travers des portraits inspirés, des tenues hybrides entre performance et mode, et une mise en scène pensée comme un geste artistique à part entière, les créatrices de Jeux pour toutes posent une question essentielle : qui a le droit d’exister, de performer, de rêver – sans compromis ?
Dans cette interview, les deux artistes à la tête de cette exposition, `@4thisdunya et @capit.haine, reviennent sur la genèse du projet, leurs inspirations, les défis rencontrés et les messages qu’elles souhaitent transmettre à travers cette exposition engagée.

Qu’est-ce qui vous a motivées à créer le projet Jeux pour toutes ?
D’une part, l’interdiction faite aux athlètes portant le voile de représenter la France. D’autre part, la garde à vue qu’a subie le collectif Les Hijabeuses suite à des pancartes d’encouragement pour l’une de leurs membres, Hawaa, qui courait le marathon pour tous.
On a été touchées par ces deux événements. C’est ce qui nous a poussées à ouvrir le dialogue sur la question du voile dans le milieu sportif en nous servant de ce qu’on sait faire le mieux : l’art.
Pourquoi avoir choisi la photographie et la vidéo comme médium ?
On veut s’exprimer sur le sujet à notre manière, tout en gardant une part de beauté et de poésie dans notre prise de parole. On s’est éloignées du ton militant habituel pour produire quelque chose de différent et qui ne desserve pas la cause. Une image vaut mille mots dans un monde où les visuels dominent : il faut parler avec les codes de notre époque pour toucher le monde. Et puis, on est amplement capables de produire une œuvre comme réponse à ce qu’on vit, au lieu de céder à la tentation d’écrire un tweet révolté qui n’aura pas vraiment de portée sur le long terme. Pour cela, on a choisi des tenues à mi-chemin entre le sport et la cover mode, avec beaucoup de couleurs et de l’upcycling. Les poses, les tenues, la DA donnent un résultat volontairement performatif et non réaliste. On veut emmener le spectateur dans un monde utopique et rêveur.

Qu’est-ce que vous aimeriez que les visiteurs déconstruisent en voyant cette exposition ?
On veut que cette expo aide à changer le regard sur la condition des femmes qui portent le foulard en France. Il y a quelque chose de déshumanisant dans la manière dont on nous regarde. On ne nous prend pas en compte dans notre entièreté, on nous regarde sous le prisme victimaire — et c’est la meilleure manière de taire nos voix.
Avec nos images, on sous-entend que les femmes concernées nagent constamment à contre-courant, et que cela n’est pas une faiblesse. Au contraire, cela demande un certain courage : la force d’être différente.
Il y a une profonde paix et une résilience inouïe qui se dégagent des femmes qu’on a shootées à Paris pour la deuxième partie du projet Jeux pour toutes. Elles savent exactement qui elles sont : leur identité, leur foi, leur appartenance à la France — malgré ce qu’on veut leur faire croire au sein du climat médiatique français.
Quelle est votre réaction face à la manière dont les médias traditionnels parlent des femmes musulmanes, et en particulier des sportives musulmanes ?
On a atteint un stade de résignation. On ne cherche plus à changer ce qui se dit de nous dans les médias traditionnels. On nous martèle ce narratif écrit à notre place, sur notre propre vécu, depuis des années. Si bien qu’en grandissant, on a décidé de ne plus prêter attention ni donner de crédit au jeu des débats télévisés et des buzz médiatiques sur fond de polémique.
À la place, on préfère jouer à domicile, sur notre terrain.
La meilleure manière de parler de nous-mêmes est de continuer à se donner à fond dans nos disciplines respectives et les utiliser comme moyen d’expression pour raconter nos blessures avec dignité et respect.

Quelles femmes vous ont inspirées pour ce projet — dans le sport, l’art ou ailleurs ?
Artistiquement, on a été marquées par la cover du magazine Dazed, hiver 2023, sur les Mariannes, ainsi que What People Say de Taqwa Bint Ali.
Taqwa a cette manière de raconter des choses profondes avec une esthétique minimaliste, qui mélange tradition et modernité. Ça nous parle, et c’est très inspirant.
On espère que notre projet se placera dans la succession des travaux réalisés par des artistes françaises, musulmanes et racisées, sur la notion d’identité et d’appartenance — ainsi que sur la façon dont les diasporas en France le ressentent et l’expérimentent.
On souhaite participer à créer une vision du futur pleine d’espoir, qui nourrira l’imaginaire de nombreuses femmes, en leur montrant un monde où elles peuvent exercer leur discipline en étant elles-mêmes, sans compromis.
Quel rôle joue la sororité dans ce projet, et plus largement dans vos pratiques artistiques ?
La sororité est omniprésente dans nos œuvres, à la fois dans le résultat qu’en backstages. On travaille avec des équipes à 99 % féminines.
On préfère travailler avec des femmes, tout simplement parce qu’on se sent mieux ainsi. C’est important qu’on passe un bon moment et qu’on soit en symbiose avec nos équipes, pour avoir un résultat qui le reflète.
On est entourées de bosseuses à qui on fait confiance. Au fond, les collaborations artistiques, c’est se sentir bien ensemble, se faire confiance et se tirer vers le haut pour créer quelque chose de beau.
On veut mettre en avant les créatives qu’on apprécie et leur donner la possibilité de sortir de leur zone de confort, qu’elles sachent qu’elles sont capables de créer des choses ambitieuses en équipe.
On est definitely des
girls’ girls
Vous affirmez que l’art peut porter un message. Quel est ce message, exactement, dans Jeux pour toutes ?
Arrêter de lutter pour rentrer dans un moule et embrasser sa singularité.
Assumer, avec confiance, d’exprimer ses multiples identités et pratiquer son sport en se concentrant sur la perf, et non pas sur l’apparence.
Qu’aimeriez-vous que les institutions sportives, culturelles ou politiques retiennent de votre démarche ?
Qu’on est prêtes à dialoguer à ce sujet avec les institutions qui veulent faire changer les choses ; afin que celles en charge des lois interdisant le port des signes religieux dans le sport arrêtent d’adopter des procédures infantilisantes, dont les premières pénalisées sont les femmes.
On veut aussi déconstruire ce mythe du sport neutre.
Que la laïcité soit interprétée juridiquement au pied de la lettre comme étant le vivre-ensemble : l’acceptation de l’autre dans son entièreté, au lieu de l’effacement superficiel des différences pour feindre une neutralité illusoire.
Qu’est-ce que ça vous fait d’exposer dans une galerie parisienne ? Que signifie, pour vous, reprendre la parole et l’image en tant que femmes musulmanes artistes dans un espace comme celui-ci ?
On a conscience de l’opportunité énorme que l’on a d’exposer en galerie dans un quartier très prisé : celui du Marais. C’est une immense fierté.
On a l’occasion de se raconter sans intermédiaire.
Le fait de ne pas être en partenariat avec une institution ou une marque nous permet une grande liberté d’expression.
On le fait pour toutes les petites qui nous ressemblent et qui cherchent des inspirations pour s’assumer.
Notre message pour elles est de ne pas baisser les bras et de continuer à briller dans sa discipline — sportive ou non — peu importe les contraintes.
On veut les rassurer parce qu’on a traversé les mêmes inquiétudes et qu’on est convaincues que la nouvelle génération obtiendra gain de cause. On leur laisse en toute sérénité le flambeau et on est impatientes de découvrir les nouvelles artistes émergentes.On espère leur avoir facilité la tâche en posant des fondations sur lesquelles elles pourront se reposer.
Enfin, si vous deviez résumer Jeux pour toutes en une seule phrase, ce serait… ?
Par nous, et pour nous.
Ce projet a été porté par une équipe 100 % féminine, à grande majorité voilée.
On a pu bénéficier de pièces conçues par des créatrices hyper talentueuses :
@maijrch, @fairyfaracha, @imstillukhtyfromtheblock, ainsi que de l’aide de deux stylistes basées à Marseille : @amvndine et @fayane_sc, et à Paris : @leahyukihira.
Sans l’aide et le soutien de toutes ces femmes, en plus des modèles, ce projet n’aurait jamais pu voir le jour.
