Dans l’espace public comme dans l’imaginaire collectif, les femmes musulmanes portant un voile sont souvent dépossédées de leur propre récit. Trop fréquemment réduites à un “style”, à un “mystère” ou à une figure de fantasme, elles sont enfermées dans une grille de lecture héritée de siècles d’oppression coloniale et patriarcale.
Une histoire de domination : de l’orientalisme à l’hypersexualisation
Ce regard fétichiste porté sur les femmes musulmanes n’est pas neutre. Il s’inscrit dans une longue histoire de domination occidentale qui trouve son origine dans le rapport colonial de possession des corps des femmes. En effet, pendant la colonisation, les corps des femmes musulmanes ont été utilisés pour justifier les entreprises de “civilisation” : voilées, elles étaient décrites comme soumises et passives ; dévoilées, comme des objets de conquête.
Cette logique se prolonge dans l’orientalisme, concept théorisé par Edward Saïd, qui montre comment l’Occident a produit une vision fantasmée de l’“Orient”, réducteur et fantasmé dans des clichés qui infériorise la culture orientale en l’exotisant.
Les représentations artistiques et culturelles en témoignent : des tableaux orientalistes aux productions pornographiques contemporaines, les femmes sont représentées portant un voile tout en étant nue. Le voile devient un objet d’excitation sexuelle. Vidé de son sens spirituel, politique ou personnel, il est réduit à un “interdit” pour attirer un public perverti qui déshumanise les femmes musulmanes.

Elisabeth Jerichau-Baumann (1819-1881) / Une potière égyptienne à Gizeh / 1876-1878 / huile sur toile / 92 x 114 cm / Copenhague, SMK – Statens Museum for Kunst, inv. : KMS8791
La fétichisation du voile : une dépossession du choix
Fétichiser une femme musulmane à travers son voile, c’est lui retirer la possibilité d’avoir choisi de le porter. C’est faire du voile non plus un acte d’autonomie, mais un attribut destiné à séduire ou à satisfaire un regard extérieur. Ce regard perverti le sens du voile, le réinscrit dans une logique de domination.
Non, porter le voile n’est pas une esthétique. Non, les femmes musulmanes ne sont pas un “style”. Non, on ne peut avoir un “crush” sur toutes les femmes portant le voile.
Cette essentialisation du foulard réduit toute une diversité de femmes à une seule image homogène, figée, construite à partir de l’imaginaire islamophobe et sexiste dominant. Le désir, dans ce cas, n’est pas innocent : il devient un outil d’objectification.
Une réalité inquiétante : le fétichisme organisé
Récemment, un réseau Discord réunissant des fétichistes de femmes musulmanes a été découvert. Sur cette plateforme, des hommes échangent des techniques pour séduire des femmes musulmanes converties, perçues comme plus vulnérables ou plus faciles à manipuler.
Un des leaders du groupe écrit : « Personnellement, j’ai juste un fétichisme pour les femmes arabes et le thème religieux de tout ça a des vibes très cosy. »
Au-delà des propos, certains vont jusqu’à se marier religieusement avec ces femmes, puis les abandonner le lendemain. Ce comportement, empreint de cynisme et de violence, n’est pas une simple dérive individuelle : il révèle une structure de pensée où la femme musulmane est perçue comme un corps disponible, un objet d’expérience ou de domination sexuelle d’un soir.
Fétichisme et racisme : les deux faces d’une même pièce
Il est essentiel de le rappeler : le fétichisme n’est pas l’opposé du racisme. Il en est une autre manifestation.
Être attiré par une femme uniquement parce qu’elle est musulmane et arbore un foulard n’est pas un acte neutre ou flatteur. C’est l’expression d’un désir racialisé, construit sur des stéréotypes et des rapports de pouvoir.
Ce fétichisme s’inscrit dans une continuité coloniale dangereuse, qui contribue à la déshumanisation des femmes musulmanes et à leur réduction à une fonction sexuelle. Il faut cesser de romantiser ou d’excuser ces comportements. Ils ne relèvent pas de l’amour, mais de la violence racialiste et misogyne qui persiste dans le quotidien des femmes musulmanes.
