Le Soudan : quand la Umma détourne le regard, les Émirats profitent des massacres

Le Soudan, une souffrance passé sous silence

Qui peut, aujourd’hui, prétendre saisir l’ampleur des souffrances endurées par la population soudanaise ?
En allumant nos téléphones ou nos télés chaque jour, sommes-nous réellement informé·es des crimes de guerre en cours et de la catastrophe humanitaire qui frappe le Soudan ?

Pourtant les preuves existent. Elles sont là, accessibles en un clic : vidéos, témoignages directs, rapports et articles publiés quotidiennement documentent les violences systématiques infligées à des femmes, des enfants et des hommes civils. 

Contrairement à ce que certain·es voudraient faire croire, ce qui se joue aujourd’hui au Soudan n’est ni un conflit ethnique, ni une guerre religieuse, ni une simple guerre civile. Le pays est ravagé par des logiques d’ingérence étrangère et de prédation impérialiste. Plusieurs États, mus par des intérêts géopolitiques et économiques, alimentent une violence systémique qui s’apparente à un nettoyage ethnique, dans le but de s’approprier les ressources naturelles du pays. Le silence médiatique et politique qui entoure ces crimes n’est pas neutre : il est complice. 

De la révolution confisquée à la guerre imposée

Il est nécessaire que ce silence complice se transforme en un cri collectif pour porter la voix, la force et la résistance de la population soudanaise. Contrairement aux idées reçues, comprendre ce que vit le Soudan n’a rien de particulièrement complexe ; mais pour saisir pleinement les enjeux présents, il est indispensable de regarder en arrière.

Après trente années de dictature sous le régime d’Omar el-Béchir, le peuple soudanais s’est soulevé. Trente ans de répression, de violences politiques, de corruption et de confiscation du pouvoir ont fini par provoquer, en 2018, une mobilisation populaire d’une ampleur historique. Dans les rues de Khartoum comme dans les régions voisines, des milliers de Soudanais·es ont exigé la chute du régime et l’instauration d’un pouvoir civil, démocratique et juste.

Cette révolution, portée par une jeunesse politisée, des comités de résistance et une société civile organisée, a conduit en 2019 à la destitution d’Omar el-Béchir. Mais l’espoir d’une transition démocratique a rapidement été confisqué par l’armée. Malgré la mise en place d’un gouvernement de transition civilo-militaire, les forces armées ont conservé l’essentiel du pouvoir, freinant toute réforme structurelle.

En octobre 2021, cet équilibre fragile est définitivement rompu par un coup d’État militaire. Le général Abdel Fattah al-Bourhan, alors chef de l’armée, dissout le gouvernement civil et met fin au processus de transition démocratique. Ce coup de force marque un tournant : il ouvre la voie à une nouvelle phase d’instabilité, de répression accrue et d’isolement international. Ce retour à l’autoritarisme trahit les revendications portées par la révolution populaire en écrasant les promesses démocratiques faites à la population.

Deux ans plus tard, le conflit armé éclate en avril 2023, à la suite de la rupture entre Abdel Fattah al-Bourhan et son ancien allié, Mohamed Hamdan Daglo, dit « Hemedti », chef des Forces de Soutien Rapide (FSR), une milice paramilitaire issue des milices janjawids du Darfour. S’ensuivent alors des affrontements entre l’armée régulière et les FSR plongeant le pays dans une guerre dévastatrice, transformant les civils en premières victimes d’une lutte de pouvoir entre élites militaires et politiques. Mais l’armée soudanaise et les FSR ne sont pas les seuls acteurs de ces conflits meurtriers : des États étrangers s’immiscent à travers une guerre d’intérêt par procuration, vident le Soudan de ses richesses tout en massacrant ses habitants au détriment d’une population abandonnée par le reste du monde. 

Source : Diploweb

Cette guerre a fait basculer du jour au lendemain près de 30 millions de personnes dans une situation de détresse humanitaire extrême et forcé plus de 10 millions de Soudanais·es à fuir leurs foyers, dont environ la moitié sont des enfants. Le pays est aujourd’hui fragmenté : sur les 18 États du Soudan, les FSR contrôlent la quasi-totalité des cinq États du Darfour, à l’ouest, à l’exception de certaines zones du Darfour-Nord encore sous contrôle de l’armée. De son côté, l’armée régulière contrôle la majorité des 13 autres États, au sud, au nord, à l’est et au centre du pays, y compris la capitale, Khartoum.

Ce qui se joue au Soudan n’est pas seulement une guerre entre factions armées : c’est l’échec imposé d’une révolution populaire, étouffée par la militarisation du pouvoir et par des intérêts politiques et économiques qui sacrifient une population entière. La guerre actuelle est le prolongement direct de la confiscation de la volonté du peuple soudanais, qui continue, malgré tout, de résister. La guerre actuelle est le prolongement direct de la confiscation de la volonté du peuple soudanais, qui continue, malgré tout, de résister.

El Fasher, un énième massacre de masse à huis clos

À l’approche du millième jour de guerre opposant l’armée régulière soudanaise aux Forces de soutien rapide (FSR), les crimes de guerre et les crimes contre l’humanité sont devenus le quotidien de la population soudanaise. Depuis plusieurs jours, l’ONU alerte sur le risque imminent de crimes de génocide dans la ville d’El Fasher.

Capitale du Darfour du Nord, El Fasher a été assiégée par les FSR pendant plus de 540 jours avant de tomber, fin novembre, sous le contrôle du groupe paramilitaire. Cette chute a entraîné le déplacement forcé de centaines de milliers de personnes et a marqué le début de massacres de masse. Avant le siège, la ville comptait environ un million d’habitant·es. Aujourd’hui, selon les Nations unies, il n’en resterait plus que 70 000 à 100 000.

Le 26 octobre 2025, les Forces de soutien rapide ont commis des massacres d’une ampleur sans précédent à El Fasher. À ce jour, on estime que plusieurs milliers de civils ont été assassinés par les FSR, dans un contexte de blocus total imposé par le groupe paramilitaire, empêchant toute entrée d’aide humanitaire.

Davantage de personnes auraient été tuées en dix jours à El Fasher que durant deux années de génocide à Gaza.

Nathaniel Raymond, directeur exécutif du Humanitarian Research Lab de l’université Yale

Les habitant·es encore présents sont aujourd’hui pris au piège. Les rares survivant·es des massacres subissent quotidiennement des crimes de guerre d’une violence inouïe. Amnesty International a recueilli les témoignages d’une dizaine de survivant·es, qui décrivent les atrocités auxquelles ils et elles ont été confronté·es.

Ahmed* témoigne :

Ils nous ont demandé : “Vous êtes des soldats ou des civils ?” Nous leur avons répondu que nous étions des civils. Ils ont dit : “À El Fasher, il n’y a pas de civils, tout le monde est soldat.” Puis ils ont exécuté mon frère et trois autres personnes.

Ibtisam* raconte :

L’un d’eux m’a forcée à les accompagner, a déchiré ma jalabiya [robe traditionnelle] et m’a violée. Quand ils sont partis, ma fille de 14 ans est venue vers moi. Elle m’a dit : “Maman, ils m’ont violée aussi, mais ne le dis à personne.” Après le viol, ma fille est tombée gravement malade. Lorsque nous sommes arrivées à Tawila, son état de santé s’est détérioré et elle est décédée à la clinique.

Ces témoignages, accompagnés de vidéos d’une violence extrême, souvent filmées et diffusées par les FSR eux-mêmes, passent pourtant largement inaperçus. Ils sont ignorés par une grande partie des médias, marginalisés sur les réseaux sociaux, et abandonnés par une communauté internationale indifférente.

Mais ce silence concerne aussi la communauté musulmane. Le Soudan est un pays majoritairement musulman, et pourtant, en tant que communauté, nous avons échoué à être un soutien présent, constant et solidaire. Nous avons échoué à porter la voix des Soudanais·es, à refuser leur abandon, à refuser que ces massacres se déroulent dans l’indifférence générale. Face à l’horreur qu’ils et elles subissent depuis plus de deux ans, notre silence est une faillite morale.

Les Emirats arabes unis, complicité d’un génocide étouffé

Pire encore que le silence de la Umma, une partie de la communauté musulmane continue d’ignorer ce qui s’apparente aujourd’hui à un génocide au Soudan, tout en participant à la normalisation et à l’enrichissement des Émirats Arabes Unis. Or, ces derniers jouent un rôle central et indispensable dans le financement et le soutien des Forces de soutien rapide (FSR), responsables de massacres de masse contre les populations civiles soudanaises.

En effet, les Émirats tirent profit des violences commises au Soudan par l’extraction et l’exportation illégale de l’or soudanais, la vente et le transfert d’armes, ainsi que par une ingérence politico-militaire directe. Cette implication a été formellement dénoncée par le gouvernement soudanais, qui a déposé une requête devant la Cour internationale de justice en mars 2025. Dans cette requête, Khartoum y accuse les Émirats arabes unis de complicité de génocide, notamment contre le peuple masalit, en raison de leur soutien financier, politique et militaire aux FSR.

Depuis le début de la guerre en 2023, les FSR ont bénéficié de chaînes logistiques, de stocks d’armes et de zones de repli sécurisées à l’étranger. Ce soutien et cette protection des FSR par les Émirats a été documenté à de multiples reprises par des organisations de défense des droits humains, des journalistes d’investigation et des militant·es soudanais·es. Pourtant, aucune sanction sérieuse n’a été prise contre Abou Dhabi, et les transferts d’or et d’armes ont continué et continuent jusqu’à aujourd’hui dans une impunité totale. 

© Mohamed Al Hammadi/Ministry of Presidential Affairs via AP

Cette impunité est rendue possible par l’inaction des institutions internationales, notamment du Conseil de sécurité de l’ONU, paralysé par des intérêts géopolitiques concurrents. Les processus de paix successifs, organisés dans plusieurs capitales internationales, ont échoué à mettre fin au conflit, marginalisant les voix civiles tout en offrant une légitimité politique aux factions armées, y compris aux FSR.

Au-delà d’un simple affrontement entre deux généraux, la guerre au Soudan est une guerre contre-révolutionnaire. Elle vise à écraser les aspirations démocratiques nées de la révolution de 2018 et à maintenir un ordre régional fondé sur la prédation des ressources, l’autoritarisme et la soumission politique. Les Émirats arabes unis s’inscrivent pleinement dans cette logique de tentative de sous-impérialisme par le pillage systématique du Soudan.

Pour les Emirats, chaque nouveau massacre donne accès à l’or Soudanais au prix du sang. 

De la Palestine au Soudan : soutien révolutionnaire

Les Émirats arabes unis ne sont évidemment pas les seuls États complices de ces massacres sanglants au Soudan. Néanmoins, en tant que communauté musulmane, il est grand temps de tracer notre ligne rouge : refuser de normaliser nos liens avec les Émirats et questionner notre propre inaction.

Pourquoi a-t-il toujours été si simple pour nous, musulman·e·s Nord-Africain·e·s, de soutenir inconditionnellement la Palestine, de dénoncer quotidiennement les violences à Gaza, de descendre dans la rue et de crier notre solidarité envers les Palestiniens face à Israël ? Il ne s’agit pas d’opposer ces luttes les unes aux autres, mais d’en tirer des enseignements. Il est temps de transformer notre solidarité envers la Palestine en un soutien révolutionnaire et universel, qui inclut les Soudanais·es.

© Ebrahim Hamid / AFP

En tant que musulman·e·s, nous avons une responsabilité morale et spirituelle : mettre fin à la banalisation des violences subies par les Soudanais·es et, plus largement, par les populations musulmanes noires. Le racisme intracommunautaire, parfois inconscient, banalise la violence sur les corps noirs et empêche une réelle convergence des luttes. Trop souvent, nous ne nous engageons qu’au profit de causes dans lesquelles nous nous reconnaissons dans les victimes – comme celle de la Palestine – mais fermons les yeux sur d’autres peuples opprimés. L’Afrique n’est pas une terre de conflits mais une terre qui subit l’exploitation et la violence imposées par des États et des acteurs étrangers, assoiffés de pouvoir et de richesse.

Les Émirats arabes unis, en tant qu’État musulman, doivent être reconnus pour ce qu’ils sont : des complices actifs de la violence systémique contre les Soudanais. Tout comme nous dénonçons les crimes d’Israël, nous devons nous indigner contre la politique émiratie de soutien aux FSR, qui alimente massacres, viols et déplacements forcés.

Il n’existe pas de solution miracle. Mais nous pouvons commencer par assumer notre responsabilité, refuser la complicité par le silence et agir concrètement. Le boycott économique est un moyen d’action efficace. Les Émirats accueillent près de 30 millions de touristes chaque année, dont 11 millions de musulman·e·s. Si nous normalisons le boycott comme acte de solidarité, nous pouvons infliger un impact économique réel, envoyer un signal clair et mettre en lumière l’implication émiratie dans les crimes commis au Soudan.

Il ne nous viendrait pas à l’esprit de soutenir Israël en y voyageant ou en y investissant. Alors pourquoi continuer à soutenir, directement ou indirectement, l’économie d’un État qui se dit musulman mais qui est complice de violences envers d’autres musulman·e·s ?

La complicité doit cesser et pour cela il est nécessaire de se soulever pour le Soudan. 

Soulevons-nous pour les 11 millions de Soudanais·es arrachés de force à leur terre et exilés à travers le monde.

Souvenons-nous des centaines de milliers d’enfants, de femmes et d’hommes assassinés.

Soulevons-nous pour ceux qui restent piégés dans des villes assiégées et isolées.Il est temps de crier notre soutien, de briser le silence et de porter la voix des Soudanaises et des Soudanais, jusqu’à ce que le génocide cesse.

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