Refuser l’indifférence – Rencontre avec Malika Baouya

On se sent parfois minuscule et impuissant·e fasse à l’immensité de l’horreur qui se déroule à Gaza. Pris·e dans notre quotidien, à des miliers de kilomètres du génocide dont nous sommes tous·tes témoins, on se laisse anesthésier par l’idée – bien commode – que rien de ce que l’on pourrait faire ici ne changera la situation de nos sœurs et de nos frères qui meurent là-bas. Alors on ne fait rien, ou presque – on like des publications, on s’émeut puis on passe à autre chose. Pourtant, cette léthargie nous rend complices car notre silence protège Israël et ses alliés : il leur ocrtoie tacitement le droit de continuer à tuer, à piller et à coloniser sans grand danger. Alors, il est urgent de crier – d’hurler notre rage, d’incarner notre espoir, et de transformer nos convictions en actions concrètes.

C’est ce qu’a fait Malika Baouya. Cette infirmière niçoise fait partie des centaines de militant·es ayant embarqué sur les Flotilles de la liberté qui ont vogué vers Gaza l’été dernier dans l’espoir de briser le blocus illégal imposé à l’enclave Palestinienne par l’État sionniste. Pourtant, Malika n’est qu’une citoyenne lambda, comme vous et moi. Elle n’a simplement pas mordu à l’hameçon de la déresponsabilisation, qui nous fait croire que le monde se dirige en hautes sphères et que nous ne pouvons rien y faire. Pour Khlass les Clichés, je l’ai rencontrée afin d’en apprendre plus sur son expérience militante et semer, j’espère, de l’espoir et du courage dans les cœurs de nos lecteur·ice·s.

Malika Baouya a bord de la flotille, aux côté d’autres militantes dont l’Eurodéputée Rima Hassan

Généalogie d’un engagement

Je m’appelle Malika Baouya, j’habite à Nice, je suis infirmière et mère de famille. En septembre 2023, j’ai créé ma propre ONG, Infirmiers sans frontières, et je suis également membre du collectif Blouses Blanches pour Gaza.

J’ai choisi ce métier parce que j’ai toujours été profondément engagée pour la justice sociale et la défense des droits humains. Mon engagement est intimement lié à ma profession : soigner, protéger la vie et refuser l’indifférence face à la souffrance, où qu’elle se trouve. Être mère renforce encore davantage cette responsabilité et cette vigilance face aux injustices du monde.

Mon engagement pour la Palestine ne date pas d’hier. Ayant grandi dans les années 90, il s’est construit très tôt. Adolescente, je me suis d’abord intéressée à l’histoire de l’apartheid en Afrique du Sud. À 12 ans, j’ai lu Une saison blanche et sèche d’André Brink, un livre qui a profondément marqué ma conscience. À partir de là, j’ai énormément lu sur l’esclavagisme, l’oppression, la répression et, plus largement, sur les mécanismes du colonialisme.

Vers l’âge de 15 ans, je suis arrivée à l’histoire de la Palestine : la Nakba, l’exil, l’occupation. J’ai grandi avec cette lutte juste. La Palestine faisait partie de notre génération, de nos engagements, de nos discussions.

Plus tard, je me suis rendue en Palestine et j’ai fait le choix d’y emmener mes enfants. Nous avons été hébergés par une famille palestinienne dans un camp de réfugiés. Je voulais leur montrer la réalité de l’occupation et du colonialisme : passer les check-points avec les Palestiniens, voir la vie quotidienne sous contrainte, jouer dans les rues du camp de réfugiés de Bethléem avec les enfants palestiniens. Pour moi, il est essentiel d’éduquer mes enfants dans ce sens : leur transmettre la lutte pour la justice, la dignité et l’humanité.

L’embarquement sur la flotille

J’ai choisi de participer à la flotille pour Gaza parce que je ne pouvais plus me contenter de dénoncer à distance. Le blocus imposé à Gaza est illégal et inhumain, et cette action représentait une manière non violente et concrète de le contester. En tant qu’infirmière, rester spectatrice face à la destruction des hôpitaux, au manque de soins et à la mort de civils m’était moralement impossible. Je ne pouvais pas rester témoin d’un génocide, d’autant plus face à l’inaction et au silence de nos gouvernements.

Participer à cette flotille était pour moi une évidence. Avec le soutien de mes enfants et de ma famille, je suis partie depuis Barcelone à bord d’un bateau, aux côtés d’une quarantaine d’autres embarcations et de plus de 450 personnes venues de 40 pays différents. Cette mobilisation internationale incarnait une solidarité humaine forte, au-delà des frontières.

La traversée a été à la fois intense et profondément humaine. Contrairement à ce que l’on pourrait imaginer, il n’y avait pas de peur. Et c’est presque ce qui m’a le plus marquée. Sans doute parce que nous étions unis, portés par une cause juste, convaincus d’être du bon côté de l’Histoire. Il n’y a jamais eu de doute, ni d’hésitation, ni de regret.

Malgré les attaques de drones, les sabotages et les multiples intimidations israéliennes (même si, personnellement, mon bateau n’a pas été touché)  nous sommes tous restés animés par la même détermination : briser ce blocus inhumain. Rien n’a entamé notre motivation ni notre objectif.

Et puis il y avait ce décor : la mer, tous ces bateaux autour de nous, les drapeaux palestiniens flottant au vent. C’était presque irréel, profondément émouvant. Des images qui resteront gravées à jamais dans ma mémoire.

Durant la traversée, j’ai rencontré des personnes extraordinaires, avec qui une connexion immédiate s’est créée, comme si nous nous connaissions depuis toujours. À bord, nous partagions les tâches du quotidien, hommes et femmes, de tous âges et de toutes origines. Une véritable fraternité est née. Plus que des camarades, ils sont devenus des frères et sœurs de lutte, une nouvelle famille.

Rencontre avec l’armée sionniste

Une fois arrivés dans les eaux palestiniennes, nous avons été interceptés par Israël. Notre bateau a été l’un des derniers à l’être. Les interceptions ont commencé dès la soirée et, impuissants, nous avons assisté au détournement des bateaux de la flotille un par un, sans pouvoir intervenir, en attendant notre tour. Nous ne savions ni quand ni comment cela allait se produire. Nous avons passé toute la nuit dans cette attente, jusqu’au matin. La mer était calme, et à l’horizon, il n’y avait plus aucun bateau. Pendant un instant, nous avons même cru que nous avions peut-être réussi à passer à travers les mailles du filet.

Puis, au loin, nous avons vu un navire militaire s’approcher, entouré de trois zodiacs. Nous nous sommes préparés comme prévu lors de nos nombreux entraînements, en nous installant à l’intérieur du bateau. À l’aide d’un haut-parleur, ils nous ont ordonné de sortir et de nous asseoir sur le cockpit. Nous sommes sortis les mains levées et nous nous sommes assis. Huit soldats sont alors montés à bord avec toute leur artillerie, comme s’ils faisaient face à une armée. Les canons pointées sur nous, ils nous ont demandé si nous étions armés et nous ont assuré que si nous obéissions, tout se passerait bien. Une seule personne, désignée à l’avance, répondait à leurs questions.

Ils ont ensuite séparé les hommes des femmes et nous ont tous fouillés, avant de prendre le contrôle du bateau, non sans arracher les drapeaux palestiniens. Certains soldats étaient visiblement très jeunes. Nous avons navigué ainsi pendant environ quatre heures jusqu’au port d’Ashdod, sous surveillance constante, armes toujours braquées sur nous.

Durant cette traversée forcée, quelques échanges ont eu lieu. Le plus jeune soldat avait 18 ans, venait de New York et disait ne pas vraiment savoir pourquoi il était là, exprimant le souhait de rentrer chez lui pour jouer de la musique. D’autres avaient des nationalités portugaise ou tchèque. Aucun n’avait plus de 25 ans, et tous possédaient une autre nationalité. Ces discussions étaient profondément irréelles : parler calmement de notre mission humanitaire et de notre détermination à revenir, tout en étant menacés par des armes. 

C’était une situation lunaire, mais malgré tout, nous n’avons pas ressenti de peur.

La prison israélienne

Bien que nous ayons été le dernier bateau de la flotille à être intercepté, nous avons été le premier à arriver au port d’Ashdod. À notre arrivée, nous avons été confrontés à un dispositif impressionnant : des centaines de policiers nous attendaient sur les quais, certains cagoulés, sous le regard de nombreuses personnes rassemblées dans les bâtiments du port. Nous entendions des insultes alors que nous approchions.

Portées par l’adrénaline et la fierté, Rima et moi sommes restées debout, les mains levées en signe de victoire, en criant « Free Palestine ». Dès l’accostage, nous avons été violemment saisies et conduites à l’intérieur du port, où tout semblait déjà organisé pour notre détention : postes de fouille, interrogatoires, dispositifs de contrôle. Nous avons été longuement fouillés, interrogés et soumis à des tentatives d’intimidation et d’humiliation. Nos keffiehs ont été arrachés et jetés, et certaines femmes ont vu leurs voiles retirés de force.

Nous avons ensuite été transférés dans des véhicules cellulaires et détenus pendant de longues heures. Ce que nous avons vécu durant ce passage — l’attente, les humiliations, la privation de liberté — a renforcé ma conscience de ce que vivent quotidiennement les Palestiniens : un régime de contrôle permanent, d’arbitraire et de négation des droits fondamentaux. Loin de nous briser, cette expérience nous a rendus encore plus déterminés.

Après notre passage au port, nous avons été détenues dans une prison israélienne. Nous nous sommes retrouvées dans le bloc des femmes, dans une cellule avec une vingtaine d’autres détenues.« La nuit a été particulièrement difficile, marquée par une privation de sommeil et une surveillance constante. J’ai même aperçu Ben Gvir et son entourage lors d’un contrôle dans les couloirs, un moment presque irréel tant il était surréaliste de se retrouver face à lui.

Le lendemain, le reste des femmes de la flotille est arrivé. Malgré les conditions difficiles — privation de soins, d’eau et humiliations constantes — un véritable élan de solidarité s’est créé. Depuis nos cellules, nous pouvions nous entendre et communiquer par des cris ou des messages tapés sur les murs et les barreaux. Nous avons gravé des slogans et des messages aux côtés de ceux laissés par des prisonniers palestiniens.

Le retour en France

Nous ne savions pas quand nous serions libérées. Chaque jour, les gardiens nous laissaient entendre que nous ne rentrerions jamais chez nous et que nous resterions enfermées à vie. Puis, au milieu de la nuit, ils sont venus nous séparer, nous déplacer dans différentes cellules pour nous déstabiliser, alors que nous nous étions habituées à vivre et nous organiser ensemble dans notre bloc.

À l’aube, nous avons été sorties de nos cellules sans savoir où nous allions. Nous avons salué nos camarades derrière les barreaux pendant notre passage et avons été placées dans un camion cellulaire. Après des heures d’attente et sans information, nous avons compris, en apercevant un panneau indiquant Eilat, que nous étions conduites vers l’aéroport. L’espoir de rentrer chez nous nous a fait garder notre calme malgré l’inconfort et l’attente.

Arrivées à l’aéroport, nous sommes restées dans le camion encore deux ou trois heures, sans eau ni accès aux toilettes. Nous pouvions observer à travers les fenêtres les voyageurs allant et venant normalement, ce qui renforçait le contraste avec notre situation. Ensuite, nous avons été fouillées et conduites dans un avion spécialement dépêché pour la flotille.

À bord, nous étions tous ensemble, hommes et femmes, vêtus des mêmes tenues de prisonniers. L’équipage, de la compagnie grecque Aegean, a été incroyablement patient et attentionné : ils nous ont fourni nourriture et boissons, et un médecin ainsi qu’une infirmière étaient présents pour ceux qui étaient faibles ou en grève de la faim. Dès le décollage, nous avons crié « Free Palestine », scandé notre détermination et affirmé notre promesse de revenir. Ce moment, suspendu entre l’injustice que nous venions de subir et l’espoir de la liberté, restera gravé dans ma mémoire.

Reprendre le cours de sa vie… et Poursuivre la lutte

Depuis mon retour à Nice, je ressens un mélange intense de colère, de tristesse et de responsabilité. Colère face à l’injustice, tristesse pour celles et ceux que nous avons laissés derrière, et responsabilité de continuer à témoigner, informer et mobiliser. On ne revient pas indemne d’une telle expérience.

J’ai pris le temps de profiter de mes enfants et de leur expliquer ce que nous avons vécu. Mais je continue aussi à manifester et à dénoncer les tortures que subissent encore aujourd’hui les otages palestiniens. Plus de 9 000 personnes restent détenues dans les prisons israéliennes, et jamais je ne cesserai de dénoncer cela.

Je reviens également d’une mission au Caire où j’ai pu rencontrer certains de ces prisonniers, condamnés à l’exil dans le cadre d’un échange après le cessez-le-feu. Beaucoup d’entre eux ont passé plus de 25 années en prison, souvent depuis l’adolescence, et doivent désormais reconstruire leur vie loin de chez eux. J’ai rencontré Oussama, 43 ans, arrêté à 20 ans, condamné à 800 années de prison et libéré récemment. Il m’a raconté ses années de détention, ses études, les livres qu’il a écrits… et malgré tout, il m’a remerciée pour nos combats. Ces rencontres sont bouleversantes et m’aident à relativiser la courte période que nous avons passée emprisonnée par rapport à leur vie entière derrière les barreaux.

Ces échanges me donnent la force de continuer à me battre pour la justice, de soutenir les enfants de Gaza et de rester engagée pour celles et ceux qui subissent l’injustice au quotidien. Ils nous ont apporté énormément, et c’est en partie grâce à eux que je peux continuer à témoigner et à agir.

Refuser l’indifférence

S’engager pour la Palestine, ce n’est pas un acte radical, c’est un acte d’humanité. Chacun et chacune peut agir à son niveau : s’informer, parler, manifester, soutenir les initiatives solidaires. Le silence tue autant que les bombes. Face à l’injustice, choisir son camp est une nécessité morale.

Si je partage mon expérience, ce n’est pas pour me faire passer pour une héroïne. Loin de là. Je réponds aux questions, je participe aux interviews, pour dénoncer les actes illégaux commis par Israël, pour alerter sur la situation des otages palestiniens et sur le massacre à Gaza, ce génocide qui ne peut laisser personne indifférent.

Même si certains diront que « rien ne bouge depuis deux ans », chaque geste compte. Boycotter, soutenir les familles sous les tentes, partager des informations et des images de Gaza et de la Cisjordanie, dénoncer les exactions des colons… tout cela est essentiel. Et cet engagement ne doit pas se limiter à la Palestine : il faut aussi se mobiliser pour nos frères et sœurs au Soudan, au Congo, ou pour les Ouïghours.

Agir, même modestement, c’est refuser l’indifférence, transmettre un message de justice et de solidarité, et rappeler que nous avons tous un rôle à jouer dans la défense des droits humains.

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