Être militante féministe et musulmane – Entretien avec Zahra Ali 

Féminismes Islamiques, deux mots qui peuvent sembler être une oxymore mais que Zahra Ali, sociologue, tente de conjuguer dans ses travaux de recherche et dans son livre éponyme publié en 2020. Elle souhaite ouvrir la voie à une réflexion abordant le féminisme à travers le prisme de la religion musulmane, en mobilisant des notions théoriques mais également pratiques. C’est donc dans une perspective transnationale, de l’Égypte à l’Iran, en passant par le Maroc, la Syrie, la France, les États-Unis et jusqu’en Malaisie, qu’elle donne à entendre les voix de chercheuses, d’intellectuelles et de militantes engagées dans une démarche féministe inscrite dans le cadre de la religion musulmane.

Zahra Ali est professeure de sociologie à l’Université Rutgers (New York). Née et ayant grandi en France, elle a ensuite vécu en Irak et en Angleterre à la suite de ses études, avant de s’installer aux États-Unis, où elle réside depuis maintenant huit ans. Elle compte parmi ces pionnières des mouvements militants musulmans en France, qui ont su imposer la question de l’islamophobie dans le débat public et poser les jalons d’un féminisme décolonial, antiraciste et anticapitaliste.

Elle a accepté, pour Khlass les clichés, de nous présenter son parcours et de discuter des enjeux autour de l’engagement des femmes musulmanes dans les mouvements féministes. 

NAISSANCE ET CONSTRUCTION D’UN ENGAGEMENT FÉMINISTE

La pensée de Zahra Ali se forge, très jeune, dans un contexte marqué par une expérience violente de la condition musulmane en France. « J’étais étudiante voilée au collège et au lycée, et donc évidemment j’ai vécu toute ma scolarité dans une espèce de contradiction avec la pensée hégémonique et le sens commun en France.

«J’ai dû vraiment me battre pour juste exister, aller à l’école, et cela très tôt ».

Ainsi, alors qu’elle est encore au lycée, différents mouvements comme celui contre la loi visant à l’interdiction du foulard en 2004 consolide son engagement. « J’étais de la génération qui a commencé à parler d’islamophobie et à se mobiliser sur les questions du racisme envers les musulmans. Quand j’avais 15 ans, j’étais engagée à Rennes dans une association musulmane, puis ensuite au collectif École pour toutes et tous. Je fus d’ailleurs la première vice-présidente avec Christine Delphy à l’époque du Collectif des Féministes pour l’Égalité ».  Elle décrit que malgré le manque de moyens, les groupes dont elle a fait partie ont toujours fait en sorte de se relever.  « On a dû créer un discours, créer un vocabulaire, chercher des choses, des fois on s’est cassé la figure, des fois on s’est fait la guerre, et des fois on a réussi à construire des choses ». 

C’est dans ce contexte que Zahra Ali oriente son parcours professionnel. Elle poursuit donc ses études en Master à l’EHESS (École des Hautes Études en Sciences Sociales). « Ce qui m’intéressait, c’est de travailler sur mes gens, my people ». Ses recherches portent sur les dynamiques féministes musulmanes en France, notamment dans les groupes où elle était déjà engagée. Elle cherche à réfléchir sur les stratégies mises en place et plus particulièrement sur comment les femmes concernées peuvent s’identifier. « Comment est-ce qu’on peut essayer de se définir quand on veut parler de ce qui nous semble important ? Peut-être que c’est pas important pour nous de parler du voile … Peut-être qu’on veut parler d’autre chose mais que ça devient central dans nos vies car on subit une discrimination permanente et des agressions quotidiennes. Comment définir aussi sa relation avec la religion quand on appartient à des communautés musulmanes qui, malgré leur diversité, ont quand même en commun d’être braquées ? ».

Selon elle, la brutalité du racisme pousse la communauté musulmane dans ses retranchements et la réponse ne peut s’exprimer en retour qu’avec force.

« Le contexte français ne nous permet pas de formuler une autocritique, ni d’être ouvert à une multiplicité de façons d’être musulmans, parce qu’en fait on est toujours dans la contre-attaque, dans la défense. »

« C’EST SOIT ON EST DEHORS, SOIT À L’INTÉRIEUR »

Zahra Ali ne cessera d’élaborer et de témoigner, dans ses écrits de la difficulté, pour les femmes musulmanes, de se situer entre différentes identités considérées comme ne pouvant pas coexister. « C’est soit on est dehors, soit on est à l’intérieur ». Et cela, particulièrement dans le milieu militant. Et pour cause, son parcours l’amène à évoluer auprès d’organisations féministes composées de personnes très différentes (personnes blanches, issu.e.s de l’immigration, musulman.e.s, etc). Elle décrit d’un côté la difficulté à exister dans ces espaces en « restant soi-même ». Dans ces contextes, la stigmatisation et les attaques islamophobes étaient très intenses, provoquant un sentiment de solitude. Alors que parallèlement, elle fait partie d’organisations musulmanes qui posent des questionnements de même nature :  « Pourquoi nos présences dans les mosquées sont si marginalisées ? Pourquoi on se laisse aussi traiter comme ça en tant que femme ? », poussant parfois à ne plus pouvoir émettre de critique envers certaines pratiques communautaires patriarcales sans prendre le risque de se faire instrumentaliser par les discours islamophobes.

« On en vient à devoit être d’accord avec une vision de l’Islam qui s’accommode du patriarcat, au nom de la défense de nos frères et de nos pères qui sont discriminés ». 

Car si elle décrit l’importance de reconnaître que les questions de masculinité dans nos communautés se construisent autour du passé colonial et des violences associées, et que ces réflexions sont centrales dans la compréhension des mécanismes de racisme et d’islamophobie… un dilemme demeure. « C’est vraiment ça le dilemme qu’on a quand on est féministe et qu’on appartient à des communautés stigmatisées, car le patriarcat est partout et il structure le monde contemporain ». Elle souligne donc avoir été souvent confronté à des moments où aucune réponse n’était apporté, provoquant un mal être, qui finit par se ressentir sur le plan personnel :

« Quand on est racisé.e, quand on est musulman.e, quand on est femme, articuler toutes ces dynamiques d’oppression dans lesquelles on est prise tout en continuant à appartenir à nos communautés, c’est quelque chose qui n’est vraiment pas évident ». 

FÉMINISME ET IMPÉRIALISME : UNE APPROCHE SITUÉE DES LUTTES

Plus tard, viendra une étape clé forgeant le parcours de Zahra Ali : son installation en Irak, où elle découvre une approche du féminisme bien différente. « J’ai commencé à articuler les notions d’Islam, de nation, de logique d’État autour des questions de genre et de féminisme et de toutes ses instrumentalisations ». Elle place alors au centre de la réflexion l’importance du contexte dans la définition des féminismes sur le plan intellectuel mais aussi politique.

« Ce n’est pas la même chose de lutter contre l’islamophobie quand on est dans un contexte où on est minoritaire et quand ce sont des régimes politiques qui instrumentalisent l’islam ».

Un questionnement qu’elle met en lien avec l’actualité en Iran, qui ne manque pas d’être instrumentalisée à des fins racistes et islamophobes. « Évidemment qu’on est complètement contre la guerre, ce sont des guerres impérialistes, et d’ailleurs menées par des pouvoirs génocidaires, sionistes, fascistes, mais c’est aussi important d’articuler cette critique, en étant aussi à l’écoute des femmes qui, en Iran, sont sorties avec le slogan « Femmes, Vie et Liberté » contre le régime fasciste qui instrumentalise l’islam pour les opprimer » souligne-t-elle. Elle dénonce les positions « campistes » des différents mouvements militant et insiste sur les dynamiques qui se joue dans l’impérialisme : «  L’impérialisme structure le monde contemporain et les fascismes sont le résultat de cet impérialisme, de ce capitalisme racial, colonial, hétéropatriarcal ». La situation en Irak fait état du même propos. Elle l’a décrit comme une guerre contre les femmes. « C’est réel, c’est une société qui a été hyper militarisée, où les violences domestiques sont extrêmement normalisées. Il y a quelques semaines, une amie, une soeur, une camarade, une des plus grandes féministes en Irak a été assassinée à Bagdad. Son nom est Yanar Mohamed, c’est la première femme irakienne qui a ouvert des shelters, des refuges, pour les femmes victimes de violences ».

Ainsi, nommer la violence permet de ne pas simplifier les événements et encore une fois de dénoncer l’impérialisme. Pour Zahra Ali, les féministes musulmanes ont une part considérable à apporter à la réflexion : « Notre rôle est de réfléchir à comment est-ce qu’on se solidarise avec nos sœurs dans le monde ? ».

LE « DROIT AU SILENCE » FACE À L’ÉPUISEMENT MILITANT

Si la vie de Zahra Ali est celle d’une lutte constante, elle insiste sur la nécessité de prendre, lorsqu’il le faut, son droit au silence. « On vit avec beaucoup de peine et de souffrance, on reçoit toutes ces news de Gaza et on a le cœur brisé. On n’a même pas le temps de faire le deuil de ce qu’on voit, et on doit déjà se positionner sur tout ».  Elle appelle en tant que militant.e, à trouver un équilibre entre se mobiliser et prendre soin de soi. Cela est d’autant plus important pour de nombreuses femmes racisées qui ont évolué dans des environnements où la notion de sacrifice est très présente.  « Toute ma vie a toujours été définie par ces injonctions à la réponse et ce sentiment aussi de ‘devoir’ ».

« Je sais pas si j’ai envie d’élever ma fille avec ce niveau d’anxiété permanent et cette pression aussi permanente de représenter les siens tout le temps ».  

Et quand bien même il ne serait pas évident de se soustraire aux luttes car n’en demeurant pas extérieures, cela apparaît comme primordiale. « C’est essentiel, de ne pas tomber dans la guerre totale. »  Peut-être même que c’est la véritable clé pour tenir dans le temps

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